AU FIL DES HOMELIES

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DES ÉVANGÉLISATEURS ASTUCIEUX

2 Co 4, 1-7 ; Lc 10, 1-9
SS. Cyrille et Méthode - (14 février 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

 

'histoire des saints Cyrille et Méthode est très intéressante. En effet ils sont partis évangéliser l'Europe Centrale, à l'initiative du patriarche de Constantinople Photius. Eux-mêmes étaient des moines, héritiers de toute une tradition culturelle grecque, une tradition de foi qui les avait profondément imprégnés car, au neuvième siècle, Constantinople était sans aucun doute, le centre le plus cultivé de toute la chrétienté, beaucoup plus cultivé que Rome. Il y avait des bibliothèques, tout ce qu'il fallait, tandis qu'alors Rome n'était pas très brillant.

Ils ont commencé à évangéliser et ils ont pris d'emblée un parti assez courageux d'une certaine rupture avec la culture dont ils étaient eux-mêmes les porteurs et les témoins. Ils se sont aperçu que s'ils voulaient évangéliser les esclaves il fallait leur apporter d'abord les moyens de véhiculer, de transmettre et d'enseigner la foi à travers l'Écriture. Et comme c'étaient des peuples sans écriture, il a fallu inventer un alphabet, systématiser une langue avec une grammaire, des premiers lexiques, etc … Cyrille et Méthode ont donc fait ce travail ainsi qu'un travail considérable du point de vue liturgique. Ils ont compris qu'il fallait proposer une liturgie en langue slave la seule comprise par ces populations, et c'est là que les affaires ont commencé à se corser. Les évêques d'obédience occidentale romaine, le schisme était alors en latence, les évêques allemands surtout, ont été absolument scandalisés qu'on ne propose pas à ces populations la messe dans les langues sacrées de l'époque qui étaient ou bien l'hébreu, ou bien le grec ou le latin. Ne pas célébrer la messe en latin, c'était absolument inadmissible pour l'épiscopat allemand du neuvième siècle. Par conséquent, ils ont mené des cabales invraisemblables à Rome pour dénoncer ces faux-frères orientaux qui venaient troubler les consciences de ces populations à évangéliser.

Il faut dire que Cyrille et Méthode ont eu une chance inouïe. Ils ont prétendu avoir retrouvé les reliques de saint Clément, pape de Rome, mort en exil. Cela leur a donné un prestige considérable aux yeux de l'Église romaine. Ils ont ramené triomphalement de la Crimée les restes de saint Clément à Rome et ils ont reçu un appui extrêmement fort de Rome, qui a compris l'importance et le caractère décisif de la mission entreprise par Cyrille et Méthode. Et non seulement Rome a reconnu leur travail, mais les a profondément encouragés. Et c'est sûrement grâce à Rome qu'il y a eu une culture et une histoire aussi profonde et glorieuse que celle des églises slaves.

Cet épisode est très important pour nous faire comprendre le problème délicat auquel l'Église est confrontée à peu près à toutes les époques de son histoire, celui de la foi et de la culture. Il y a une sorte d'interaction permanente entre la foi et la culture. Puisque la foi s'adresse à l'homme, il n'est pas étonnant qu'elle soit féconde et qu'elle produise du fruit dans cette réalité profondément humaine qu'est la culture. C'est précisément ce dont on s'était aperçu soit dans la tradition romaine, soit dans la tradition grecque orientale, c'est que la foi des pères avait promu, avait façonné un certain type d'homme chrétien qui à la fois confessait la foi mais la confessait dans une certaine culture, la culture extrêmement brillante de Byzance et la culture peut-être un peu moins brillante à cette époque-là de l'Église occidentale.

Ce qui est extraordinaire, c'est que lorsque Cyrille et Méthode sont arrivés pour porter la foi immédiatement dans ces populations slaves, ils ont été les facteurs d'un progrès culturel immense, mais c'est précisément parce qu'ils avaient ce sens et cette nécessité d'annoncer la foi qu'ils ont, pour ainsi dire, donné tous les outils, tous les éléments qui permettaient de constituer un nouveau langage culturel qui était celui des Églises slaves, qui se développera avec tous les cotés extrêmement beaux et brillants que l'on connaît, aussi avec ses faiblesses, comme toutes les incarnations culturelles du christianisme. Or l'épiscopat allemand de l'époque n'a pas compris cela, mais pensait qu'il fallait transposer purement et simplement dans les populations slaves un certain modèle de culture chrétienne. C'est pour cela que, de bonne foi, ils se sont adressés à Rome, même si les procédés étaient parfois cauteleux, et ont voulu combattre le travail de Cyrille et Méthode, la grande clairvoyance du pape de l'époque a été de voir que le problème n'était pas aussi simple. Si saints Cyrille et Méthode avaient accepté, et c'était difficile pour eux de ne pas convertir les gens en leur annonçant d'abord le grec mais au contraire en acceptant d'apprendre la langue slave, de leur proposer une traduction de l'Écriture compréhensible, de promouvoir une liturgie slavonne, c'est parce que la foi pouvait être le moteur d'un véritable épanouissement culturel.

Je crois que c'est cela la difficulté pour nous d'être chrétien. Notre foi est en même temps quelque chose de tellement vigoureux, et de tellement profond qu'elle a toujours une valeur pour susciter de la vie même au plan culturel. C'est comme cela qu'il devrait en être normalement. Et simplement, il arrive parce que nous sommes des hommes et que nous avons des limites, qu'à certains moments, nous nous accrochons peut-être un peu plus à la culture qu'à la foi. A ce moment-là, au lieu de savoir discerner ce que la foi peut nous proposer, peut-être d'un peu dépouillant dans un premier moment, mais qui tient à sa vitalité même et à son désir d'être annoncée à tous les peuples et à toutes les nations, il faut que nous sachions que certaines formes de culture elles-mêmes meurent. Et l'on est toujours dans l'entre-deux. On est toujours dans le présent de la foi, dans une culture qui a vécu de la foi mais qui, par certains aspects d'elle-même, meurt et une culture qui crée, qui se crée, qui jaillit sous l'influence et sous la vitalité même de la foi et qui commence à naître et à nous aider à trouver d'autres formes de vie dans notre culture et dans nos modes d'expression humains.

Aujourd'hui, nous avons énormément besoin de pratiquer un discernement dans ce domaine et nous pourrions peut-être demander au Seigneur, par l'intercession des saints Cyrille et Méthode, de nous accorder la même sagesse et le même discernement pour que nous vivions de cette parole de l'évangile que le Seigneur lui-même n'avait pas craint d'appliquer au Judaïsme de l'époque : "Il faut être comme un scribe avisé qui sait tirer de ses trésors du neuf et de l'ancien".

 

AMEN

 
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