AU FIL DES HOMELIES

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ENTRE HAINE ET PARDON

2 Co 4, 1-7 ; Lc 10, 1-9
SS. Cyrille et Méthode - (14 février 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans toute ville et dans toute maison où vous entrerez et où l'on vous accueillera, mangez ce que l'on vous présentera, guérissez les malades et dites : le Royaume de Dieu est tout pro­che."

En fêtant les saints Cyrille et Méthode essayons de voir ce qui s'est passé dans ces pays d'Europe centrale, lieu de leur mission, comment s'est enracinée la foi dans ces pays qui ont eu leurs époques de gloire du christianisme et qui, depuis quarante ans, vivent dans un tourbillon de violence, de haine et d'oppression. Puis, en quelques mois, en quelques jours les régimes s'effondrent, signifiant par là qu'ils n'étaient que des châteaux de cartes, qu'un peu de carton qui masquait une misère si profonde que certains, comme peut-être Gorbatchev, ont eu le courage, l'audace ou l'ambition de provoquer le déchaînement et la chute de toutes ces châteaux d'illusions.

Mais un homme qui a connu le mensonge est touché par le mensonge, est un homme touché par le mal. Un homme habitué à vivre la tête baissée doit se convertir lui-même. Lors des premiers voyages que nous avons faits en Pologne, la place centrale de Cra­covie qui ressemble, en gros, aux Champs Elysées parisiens, ne résonne que du bruit des bottes en plas­tique sur le macadam et les gens marchaient les yeux baissés et en silence. Ceci donne une image du silence à la fois extérieur et intérieur qui enveloppait tout, il y a à peine six ans. Depuis les hommes parlent et com­mencent à se regarder dans les yeux. Seulement, il faut apprendre à vivre dans la vérité et dans la liberté. Nous, habitués à cette liberté, nous pouvons être cho­qués par la violence qui semble se développer encore aujourd'hui, alors que, semble-t-il, plus personne ne croit au communisme sinon quelques zombies cachés quelque part. Mais le procès de Ceausescu prouve bien que la haine n'est jamais morte. Et cette haine, quand elle disparaît du cœur d'un homme, elle va dans le cœur d'un autre homme. C'est d'ailleurs ce que dé­signait la loi du talion. C'est une haine qui se trans­porte de cœur en cœur mais la seule façon de tuer vraiment la haine c'est de lui opposer la chose la plus difficile au monde et qui s'appelle le pardon. Car la haine est un cercle, comme une boule de neige qui dévale sur une pente et plus elle descend, plus elle grossit, et plus elle emporte des gens.

Vous avez tous lu des ouvrages sur les fa­meux camps, que ce soit des camps toujours actuels ou récemment fermés, en Russie ou pendant la der­nière guerre. On a décrit la relation entre bourreau et victime. Et loin d'éveiller la pitié, un homme innocent et un homme blessé ne font qu'enfermer le bourreau dans sa haine et durcir sa violence, ce qui explique la torture. Un homme qui reste un homme, même si sa chair est abîmée et meurtrie, à cause même de l'inno­cence qui éclaire ses yeux, provoque, déchaîne, irrite, agresse les violents. Et les violents se trouvent de plus en plus enfermés dans la haine et dans la violence qu'ils ont développée pour ceux qui sont innocents. A l'image du Christ sur la croix qui n'a qu'une phrase pour couper court à cet enchaînement infernal que nous pourrions appeler "la mécanique du mal", le seul moyen de vaincre la haine est de répéter : "Seigneur, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !"

En ces temps à la fois graves et merveilleux et certainement exaltants que nous vivons puisque l'Afrique du Sud a pris aussi le chemin de la vérité et de la liberté, même si ce n'est pas sans ambiguïté, nous les chrétientés occidentales, outre le message qui est le nôtre de la liberté politique, nous avons à pro­mouvoir une autre liberté qui est celle de croire que l'idéal évangélique ne peut être tissé, traduit et trans­mis, que parce que nous nous apprivoisons au pardon de Dieu. Et nous avons mille façons de remplacer le pardon par d'autres sentiments beaucoup plus médio­cres, beaucoup moins pleins d'amour. Souvent nous pardonnons par résignation ou nous laissons faire les choses, nous passons dessus, nous sommes au-dessus de l'offense qui nous est faite, mais nous n'aimons pas davantage. Ou au contraire, nous laissons le temps faire en pensant que le temps cicatrise les plaies des offenses. Mais le pardon, comme le Christ nous l'ap­prend et l'a pratiqué, c'est juste au moment de l'of­fense, dans le trou fait par l'offense, dans la béance ouverte dans le tissu humain, d'arroser d'amour ce lieu de l'offense. Ce n'est pas de laisser passer pour que tout s'arrange ou d'être au-dessus parce que nous ne sommes pas atteints. C'est d'être fondamentalement atteint par l'offense mais d'y opposer fondamentale­ment de l'amour.

Si nous avons servi d'exemple à l'Europe Centrale, malgré nous d'ailleurs, nous devons par la prière aller plus loin afin qu'ils puissent trouver, à travers nous l'apprentissage d'un pardon mutuel. S'ils pouvaient dire : "Voyez comme ils s'aiment !" ils re­connaîtraient que le Christ est en nous et travaille au cœur de notre cœur.

Cette liberté qu'ils ont acquise n'est pas suffi­sante. Elle n'est qu'un tremplin pour une liberté plus profonde qui est celle de la véritable découverte du visage de Dieu dans leur vie, qui est celle du pardon non pas qui efface mais qui sauve et qui ressuscite, élève, l'homme de bête qu'il était à la gloire qui lui est destinée.

 

 

AMEN

 

 
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