AU FIL DES HOMELIES

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UNE DESTINÉE RELIGIEUSE

2 Co 4, 1-7 ; Lc 10, 1-9
SS. Cyrille et Méthode - (14 février 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uelle Europe voulons-nous ? Lorsque nous célébrons les saints Cyrille et Méthode, il vaut vraiment la peine de se poser la question. Non pas simplement pour essayer d'imaginer un quel­conque régime politique de fédération, d'empire ou que sais-je encore, parce que ce n'est pas notre propos et ce n'est peut-être même pas le plus important, mais simplement parce que nous sommes aujourd'hui dans une époque où cette question se pose de façon radi­cale : ce vieux continent de l'Europe dont on connaît tout de même assez bien l'histoire, qui est habité par une population finalement assez homogène qui plonge sans doute ses racines dans des dizaines de milliers d'années avant la venue du Sauveur, cette entité a une réalité au plan humain, au plan de l'histoire. Et voici que depuis quelques mois ou quelques années le pro­blème de ce que signifie cette vieille Europe au sein du concert de toute l'humanité dispersée à travers là terre se repose. Les récents événements qui ont se­coué et qui d'une certaine manière secouent le monde slave sont très importants au sens où, après beaucoup de tâtonnements, beaucoup d'erreurs, souvent très graves dans la politique des pays, nous sommes au­jourd'hui les dépositaires d'un héritage que nous vou­drions, d'une manière ou d'une autre, peut-être si c'est possible, réussir mieux que nos pères. Et ceci n'est pas une petite question ; ceci n'est pas seulement la ques­tion de l'engagement du chrétien dans la politique, ceci c'est la question d'une sorte d'identité spirituelle. Et peut-être que quelques réflexions sur la vie, sur l'œuvre de Cyrille et Méthode peuvent nous aider à renouveler notre cœur et notre regard vis-à-vis de cette question.

Cyrille, qui s'appelait en fait Constantin, et Méthode son frère étaient originaires de Thessaloni­que cité de l'empire byzantin. Ils faisaient donc partie du monde le plus cultivé de l'époque. En réalité rien, ni dans leur éducation aristocratique ni dans leur sen­sibilité intellectuelle et spirituelle ne les poussait à être missionnaires c'est-à-dire à s'intéresser littérale­ment à des "sauvages" car les populations slaves de l'Europe centrale n'étaient pas vraiment très attirantes à cette époque-là. Or ces deux hommes ont accepté, alors qu'ils étaient dans un monde parfaitement auto-suffisant qui avait pour lui tout l'héritage de la culture grecque et romaine, qui avait pour lui une administra­tion extrêmement bien organisée dans laquelle ils auraient eu largement leur place, dans un monde dont les témoignages de la foi avaient prestigieux avec une tradition théologique extraordinaire, Cyrille et Mé­thode se sont intéressés aux populations les moins intéressantes, les slaves de l'époque. Donc la première chose que je voudrais retenir c'est que l'évangélisation de tout le centre de l'Europe et du commencement de l'Europe orientale a eu lieu parce que deux hommes ont cru vraiment que ceux qui étaient là à trois cents, quatre cents, huit cents kilomètres d'eux, méritaient qu'on leur annonce l'évangile. L'identité spirituelle de l'Europe n'est donc pas de bâtir une sorte d'Europe chrétienne c'est-à-dire d'imposer des structures de chrétienté à l'Europe, mais c'est d'abord de croire que cette Europe, telle qu'elle est, avec ses sauvageries contemporaines car il y en a, mérite de recevoir l'an­nonce de l'évangile, la véritable annonce de l'évangile, un évangile non frelaté, un évangile courageux qui annonce cette bonne nouvelle du salut. Et aujourd'hui encore il faut que, dans nos communautés chrétien­nes, dans nos pays européens, il y ait des hommes et des femmes qui acceptent d'aller évangéliser c'est-à-dire annoncer la Parole de Dieu à ceux qui, pour des raisons historiques, ne l'ont pas connue ou ne l'ont connue que déformée ou même ont été rendus totale­ment insensibles au mystère du salut de l'homme.

Lorsque Cyrille et Méthode ont commencé leur travail d'évangélisation qui a eu un très grand succès car c'était un travail d'inculturation, ils ont rencontré la jalousie des missionnaires latins qui se plaignaient de ce qu'on allait récolter sur leur propre terrain. Tout cela se passe dans le cadre des premières frictions entre l'Église d'Orient et l'Église d'Occident. Immédiatement les missionnaires latins ont dénoncé au Pape les actions de Cyrille et Méthode si bien qu'ils ont été obligés aller s'expliquer à Rome. Et bien il y a là aussi un enseignement. Le visage spirituel de l'Europe ne se fera qu'en respectant profondément le visage spirituel de chacune des traditions du christia­nisme européen. Il ne s'agit pas de vouloir latiniser l'Europe, pas plus qu'il ne faudrait "l'orthodoxiser". C'est précisément la richesse de la grâce multiforme de la confession de foi qui nous a été donnée dans des traditions, dans des époques, dans des moments de maturation de la foi qui fait notre trésor. Et à aucun moment nous ne devrions, en tout cas notre cœur ne devrait pas céder à cette tentation, vouloir récupérer ou vouloir prendre du terrain sur une autre tradition parce qu'elle n'est pas exactement conforme à la nôtre. Cela ne veut pas dire qu'il faut tomber dans un relati­visme où tout se vaut et où il n'y aurait plus de vérité dogmatique de la foi, mais c'est au contraire honorer la vérité dogmatique de la foi que de croire que nous retrouverons l'unité, au plan chrétien et plus particu­lièrement au plan orthodoxe et catholique romain, mais que nous ne la retrouverons que dans la mesure où chacune des églises ira jusqu'au bout de la fidélité au message qu'elle a reçu et à la tradition dont elle est l'héritière.

Voilà quelques traits qui ne résolvent pas tout le problème fondamental de l'identité spirituelle de l'Europe mais qui, au moins, peuvent nous aider à réfléchir dans la mesure où ces saints Cyrille et Mé­thode sont devenus eux aussi avec saint Benoît les patrons de l'Europe. Que l'œcuménisme de sainteté qu'il y a entre cette figure latine, saint Benoît, et ces figures si orthodoxes, saints Cyrille et Méthode, puisse rejaillir dans une véritable compréhension du mystère de la destinée religieuse de notre propre continent, au niveau de la compréhension mutuelle que nous pouvons avoir les uns pour les autres et du souci de réaliser une véritable unité qui ne soit pas simplement le fruit de nos prétentions ou de nos dé­sirs humains.

 

 

AMEN

 

 
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