AU FIL DES HOMELIES

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TOUTE LA DIFFÉRENCE EST DANS L'ESPÉRANCE

1 Co 1, 26-31 ; Mt 19, 3-12
Ste Agathe - (5 février 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

pontanément, nous aurions tendance à croire que l'expérience de l'Église en pleine persécu­tion est une expérience d'exaltation, une sorte de goût du risque, de bravade, de contestation du pouvoir établi. Au fond, lorsque nous égrenons dans le canon de la messe ou au fil des fêtes liturgiques les noms de ces martyrs des trois premier siècles, nous avons plutôt tendance à penser que c'étaient des gens gonflés, qui avaient vraiment le moral et n'avaient rien à perdre. Par conséquent, ils pouvaient se payer le luxe de braver l'autorité romaine et de montrer qu'ils n'avaient vraiment pas peur. C'est peut-être un peu simpliste, et ce pour plusieurs raisons, j'aimerais simplement attirer votre attention sur une seule : pour ces premiers chrétiens, c'était tout de même un peu attristant de voir comment ils étaient traités, et je crois qu'ils mesuraient le désarroi de leurs persécuteurs. Les persécutions de l'empire romain ne sont pas comme on le croit une mesure de sauvagerie, les per­sécuteurs de ce point de vue-là n'étaient pas beaucoup plus exaltés que les persécutés. C'était une sorte de mesure de dernière urgence, une sorte de sauve-qui-peut de l'empire. On était dans une civilisation, une époque où tout s'effritait, rien ne tenait plus, et donc les empereurs en bons théologiens romains de l'épo­que, pensaient que si on ne faisait pas une sorte de sursaut religieux, d'unification et notamment par le culte de l'empereur, on n'arriverait pas à sauver l'unité politique. Le bateau faisait eau de toutes parts. Il fal­lait trouver d'une manière ou d'une autre le moyen de la sauver. Ce n'est jamais très bon d'être la victime désignée lorsque tout le monde sent que tout va mal. C'était un peu cela le rôle des chrétiens, quand on les accusait de tous les maux, on les rendait responsables de toutes les insatisfactions, de tous les malaises so­ciaux, politiques, économiques qui traversaient l'em­pire romain pendant tout le troisième siècle. C'étaient donc les boucs émissaires, les destinataires de cette espèce de désarroi, de crise de culture et de civilisa­tion infiniment plus grave que celle que nous connais­sons aujourd'hui.

Car ce qui était terrible chez les romains, comme chez tous les païens, le but de la vie n'était pas d'aller vers un mieux, mais c'était de survivre. C'est peut-être là que le témoignage des martyrs était si étonnant. Les romains, les persécuteurs, l'ad­ministration romaine attendaient sans doute que les chrétiens capitulent, et disent que finalement ils ac­ceptaient d'offrir quelques grains d'encens à l'empe­reur devant sa statue, et voilà que les chrétiens di­saient "non". Finalement, ils ne croyaient pas à la survie de l'empire romain. Et eux-mêmes témoi­gnaient par leur martyre que le but de la vie, le but de la cité des hommes, le but de la création n'était pas de survivre mais de vivre d'une vie nouvelle. Et c'est sans doute cela qui a déstabilisé l'empire romain. Ce n'est pas la lutte de deux enthousiasmes l'un face à l'autre, ce n'est pas deux intolérances l'une contre l'autre, et que le meilleur gagne, c'est le fait que tous les deux vivaient à leur manière une sorte de dépos­session de soi. Pour une Église, ce n'était pas très drôle de s'attendre à ce que les évêques et les diacres soient massacrés dans les six mois, aujourd'hui, il n'y a pas de risque de ce côté. Il y a eu une époque quand même où quand on était nommé évêque, on savait qu'on en avait pour six mois en moyenne à survivre, après, c'était fini parce que la persécution allait vous faucher. Aujourd'hui, dans les nominations, cela ne risque rien, sauf l'infarctus. Mais, on voit la différence : à l'époque, l'Église se sentait d'une fragilité extrême, et de fait, les communautés voyaient vingt, trente pour cent du meilleur d'elles-mêmes disparaître par une vague de persécution. Tous les deux faisaient l'épreuve de leur fragilité, l'empire romain d'un côté ne savait pas comment s'en sortir, l'Église voyait bien qu'elle ne s'en sortait pas et éprouvait ainsi sa vulné­rabilité, mais dans les deux cas, ce qui différenciait c'était l'espérance.

Quand on fête Sainte Agathe, ou les autres martyrs, d'une manière ou d'une autre, c'est une fête de l'espérance. C'est le fait de savoir où est votre espérance, et cela reste d'une actualité parfois un peu grinçante mais finalement assez proche, c'est vrai qu'aujourd'hui avec cette manière d'envisager chaque chose à court terme, ce n'est même plus exactement de la survie, mais c'est pourvu que ça tienne encore demain et après-demain. C'est un peu le drame de la civilisation actuelle, cette espèce d'inquiétude extrê­mement pesante que personne n'ose s'avouer à lui-même : aurons-nous encore du travail demain ? (sauf dans l'Église puisque là il y a manque de personnel), mais ailleurs, en général, on ne sait et donc on vit dans l'incertitude, la précarité. La pauvreté aujour­d'hui, ce n'est pas toujours de manquer d'argent, c'est peut-être parfois au moment où on en a, de savoir que demain, on n'en aura plus. Aujourd'hui les mécanis­mes financiers sont tellement compliqués que tout un pas de l'économie dans un endroit ou une région du monde peut s'effondrer. D'un certain côté, c'est pire que l'empire romain, parce que lui il avait au moins l'ambition de conserver quelque chose, ses vieux dieux, ses vieilles déesses, ses vieilles structures, ses vieux empereurs, sa vieille administration, sa vieille légion, tandis qu'aujourd'hui, tout ce qui est vieux on le bazarde, et quand on fait du nouveau, on n'est pas toujours sûr que ce soit meilleur.

Je crois que l'Église dans tout cela fait une expérience de précarité, elle n'est pas persécutée ou­vertement, quelque part, ce serait plus simple les énergies seraient galvanisées, mais l'Église participe de cette espèce de vulnérabilité et de précarité : le monde est vulnérable, l'existence est vulnérable et donc, de quoi demain sera-t-il fait ? C'est le moment où jamais d'affirmer que demain n'est pas fait sim­plement d'espoirs à court terme mais de l'espérance que Dieu a mise dans sa création.

 

 

AMEN

 

 
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