AU FIL DES HOMELIES

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L'AMITIÉ SPIRITUELLE

1 R 18, 1-18 ; Mt 3, 13-17
Bienheureux Aelred de Rielvaux - (12 janvier 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Besse-en-Chandesse : détail des stalles (miséricorde)

Moines chantant l'office divin

F

rères et soeurs, le temps de l'Épiphanie est un moment propice pour méditer et explorer la manière dont Dieu vient se manifester dans notre monde et auprès de nous. Vous avez entendu la finale de l'évangile que nous avons lu, cette manifestation de la voix de Dieu qui dit : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je mets toute ma complaisance". Nous avons ici la manifestation d'un Dieu Père qui vient manifester au monde tout l'amour qu'Il donne à son Fils unique Jésus-Christ.

L'épisode qui précède, la rencontre de saint Jean-Baptiste et Jésus manifeste une autre dimension de l'amour de Dieu, c'est la dimension sponsale d'un Dieu époux qui vient épouser notre chair pour vivre au cœur de l'humanité.

Il y a une troisième manifestation que j'aurais voulu aborder avec vous ce matin, elle n'est pas directement dans les textes de la liturgie, elle est liée au cistercien dont nous faisons mémoire aujourd'hui, et que nous citerons tout à l'heure dans la prière eucharistique, Aelred de Rievaux, il est né en 1100 en Angleterre, fils d'un prêtre, à cette époque où le célibat n'était pas encore obligé auprès des prêtres, et Aelred a grandi en Angleterre et il est venu ensuite en Écosse à la cour du roi David premier. Il n'a pas pu résister à la tentation ou à la mode, chez les cisterciens, la nouvelle manière de relire la règle de saint Benoît, avec cette personne très charismatique qui était saint Bernard de Clairvaux.

Aelred rentre chez les cisterciens, et vers les années 1160, il écrit un petit livre qui s'appelle "l'amitié spirituelle". C'est là où je veux en venir, la manière dont Dieu se manifeste non seulement à travers l'amour sponsal, à travers aussi l'amour parental mais aussi à travers l'amour-amitié. Il y a un an, le pape Benoît XVI avait publié sa première encyclique : "Dieu est amour. Il avait voulu réunir à travers cette encyclique, deux notions que nous, chrétiens, nous avions tendance à séparer, c'est-à-dire l'agape, le don de soi, on est pratiquement à la limite du sacrifice te puis un terme que nous n'avons pas beaucoup l'habitude d'utiliser, nous les chrétiens, l'éros, c'est-à-dire le désir.

Je me souviens que dans certains journaux, il y avait une critique à l'encontre de cette encyclique, certains disaient : pourquoi le pape a-t-il oublié de parler de l'amour-amitié ? Je crois qu'on ne peut pas toujours tout dire, ni dans une encyclique, ni dans un sermon, parce que ce serait trop long, mais Aelred de Rievaux, dans son petit texte sur l'amitié spirituelle nous dit des choses très importantes. D'abord, il rappelle que l'amitié est quelque chose de tout à fait naturel : "La tendance à l'amitié est inscrite dans notre nature, et d'autre part elle répond à une profonde intention divine qui a voulu cet échange spirituel entre créatures raisonnables à l'image du continuel et mystérieux échange trinitaire". Par conséquent, l'amitié s'enracine à la fois dans ce qu'il y a de plus naturel à l'homme et en même temps, elle ouvre l'homme à la Trinité et au monde de Dieu. "Dieu n'a lancé dans l'existence aucun être solitaire, Il a voulu suivant les prescriptions de sa raison éternelle que toutes ses créatures vécussent en paix et s'unissent en société, et que toutes ainsi de l'Etre souverainement le reçussent comme un vestige d'unité". Ce qu'il est en train de nous dire, c'est que quand nous exerçons cette amitié auprès des autres, nos ressuscitons ce vestige de l'image de Dieu qui est au fond de notre être et que nous avons tendance à laisser dans l'ombre. Vous voyez, frères et sœurs, l'amitié réunit à la fois l'aspect le plus naturel, l'aspect le plus concret de l'homme avec ce pourquoi l'homme est appelé et pourquoi il a été créé, c'est-à-dire, l'homme à l'image de Dieu.

Et puis, il y a un deuxième point qui me semble très important, nous pourrions avoir vis-à-vis de l'amitié, surtout quand elle est abordée par un moine du douzième siècle, nous pourrions penser que l'amitié chez les moines, c'est plutôt désincarné, c'est nécessairement sacrificiel. Or ce qui est intéressant dans ce petit traité, c'est justement qu'Aelred de Rievaux s'oppose à certains de ses précurseurs même Cicéron qui avait déjà écrit sur l'amitié, ses précurseurs pour qui l'amitié était nécessairement altruiste. L'amitié, il faut donner, donner, donner, il faut être très, très désintéressé, surtout ne rien attendre de l'autre, et même éventuellement être prêt à mourir sur l'autel de l'amitié. Aelred de Rievaux, comme saint Thomas d'Aquin, un siècle après, va rappeler que dans cette amitié, il y a normalement, l'amour de soi. Je cite : "Vivre sans amitié, n'aimer personne, n'être aimé de personne, c'est vivre comme des bêtes. C'est en plus vouloir son propre bien". Ici, la pensée d'Aelred interprète fidèlement cette pensée qui est de parler de l'amour de soi. L'amour de soi est le modèle même de l'amitié : "L'ami est un alter ego qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même".

Le troisième point que je voudrais aborder pour méditer avec vous sur cette manifestation de Dieu à travers l'amitié, c'est justement la place du Christ dans l'amitié spirituelle. Ici encore, à ce niveau le Christ apparaît comme le médiateur nécessaire. Le Christ est le lieu de la véritable amitié, c'est pour cela qu'Aelred dit : "Je suis persuadé que la véritable amitié est impossible entre ceux qui ne sont pas unis au Christ". C'est quand même une phrase assez forte. Un peu plus loin, il dit : "Nous voici, moi et toi", puisqu'en fait le traité est un dialogue entre lui et Yves, "nous voici toi et moi, et je l'espère en tiers entre nous, le Christ".

Frères et sœurs, que ce temps de l'Épiphanie qui nous est donné à travers toutes les manifestations du Christ, que nous avons avec la manifestation aux mages, au moment du baptême, aux Noces de Cana, que toutes ces manifestations du Christ venu sur cette terre pour nous annoncer l'amour que Dieu a pour chacun d'entre nous soit l'occasion peut-être de reprendre l'amitié, de développer cette amitié que nous avons les uns envers les autres, pour y découvrir un enracinement dans le Christ, le Christ qui est là dans toute relation d'amitié, que nous puissions aussi ne pas oublier que dans l'amitié il y a aussi l'estime de soi. L'amitié n'est pas à vivre contre nous-mêmes, mais pour nous aussi et pour l'autre, et qu'enfin nous découvrions que l'amitié est à la fois la chose la plus naturelle la plus belle et en même temps, qu'elle nous ouvre à la vie trinitaire.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 

 
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