AU FIL DES HOMELIES

Photos

QUESTION DE CONVENANCE

XXX S 4, 1 b-11 ; Mt 3, 13-17
Bienheureux Aelred de Rielvaux - (12 janvier 2001)
Vendredi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

vec Aelred de Rielvaux, nous avons à faire à ce que je pense être un des meilleurs fruits de la tradition cistercienne. Je le tiens en meilleur estime que saint Bernard. Il est fils de prêtre, à l'époque le célibat ecclésiastique accepte quelques exceptions, ce qui n'est pas le cas en ce moment, et il n'est pas apparemment un mauvais fils, et son père finira moine dans une abbaye, ce n'est donc pas un mauvais père. Il entrera au monastère, quand son fils sera appelé à la cour du roi David premier, le roi d'Ecosse, vers 1110, 1120.

Aelred est un homme délicat, de classe comme on dirait maintenant, et qui est donc employé comme majordome auprès des enfants du roi. C'est sûr que celui qui écrira sa vie passera assez légère­ment sur cette période de sa vie, il y a mené une vie de jeune homme mondain, aimant le monde, cultivant des amitiés, d'ailleurs avec les enfants du roi d'Ecosse. En 1134, il est envoyé par l'archevêque d'York, pour visiter un autre comté et son château. A côté de ce château viennent s'installer des moines cisterciens, envoyés par le dur chevalier de Dieu, saint Bernard, et ils viennent là pour y construire une abbaye. Comme il se doit, le maître de ce château emmène Aelred pour visiter les moines, et les murs naissants de cette abbaye, ils sont reçus par le Père Abbé, le prieur, et le frère hôtelier. Rentré au château, il converse assez longuement de cette rencontre, le lendemain, le chemin repasse par le début de ce monastère, et Aelred souhaite y rendre une dernière visite. Il y rentre à nouveau, est reçu par les mêmes personnages, et il demande à y rester. Il reste quatre jours à l'hôtellerie, c'est la règle, et demande à être reçu à l'intérieur de l'abbaye. Il y resta, devenant moine et plus tard, Père Maître et Père Abbé.

Saint Bernard lui demanda d'écrire un traité pour prouver que l'ascèse corporelle ne s'opposait pas à la charité. En fait, il l'avait de mandé à Aelred qui était un homme de chair, de sensibilité, d'écrire sur l'ascèse contre cette chair. Et Aelred est un homme qui va aller dans ce sens-là et en même temps, il va écrire avec une mesure qui lui est propre et que j'ad­mire, et qui est le problème de la convenance, on di­rait autrement le "discernement". C'est un homme qui aime que les choses soient mesurées, convenables. Lorsque l'âme s'attache à Dieu ou découvre Dieu, elle décide dans un premier temps de s'attacher à Dieu. Ce peut être une rencontre occasionnelle, ou une ren­contre plus délayée dans notre vie, mais à un moment donné, nous avons à nous attacher à Dieu, à nous dé­cider de l'attachement. Ensuite, l'âme apprend à y tendre, comme on apprend à tendre un arc, comme il convient, ni plus ni moins. Souvent, c'est là que le bât blesse pour nous, lorsque notre découverte de Dieu, encore une fois fortuite ou historique dans notre pro­pre chemin, se fait sentir en nous, nous sommes très tentés de nous y lancer avec un certain désordre, en espérant que finalement, Dieu fera un peu de l'ordre dans cette rencontre avec Lui. Après tout, le Tout-Puissant, c'est fait pour ça.

Aelred va continuer à mettre en place l'ap­prentissage, sinon nous risquons effectivement de nous tromper et de nous illusionner sur Celui que nous avons rencontré, du moins de l'entourer d'un certain nombre de projections, et finalement au bout d'un moment de nous désespérer de Dieu. Ce que j'aime spécialement chez Aelred, c'est l'attention qu'il porte au mouvement de l'âme, de ce qu'il est, qui n'a pas à se nier lorsqu'il rencontre Dieu, mais à continuer à exercer une sorte de discernement sur lui-même, d'exercice. On avance vers Dieu sans désordre, mais avec ordonnance, avec ordre, quelque chose de convenable, comme on rencontre un roi, et il y a un protocole de rencontre. Et Aelred travaille sur une sorte de protocole de la rencontre. Ce n'est pas une sorte d'amour fusionnel, océanique dans lequel on peut se répandre. C'est quelque chose de plus, comme deux amis qui se parlent, on ne dit pas tout d'un coup, on apprend à dire les mots, on les articule, on les confie, et puis comme le dit l'évangile, on laisse faire. Le grand danger, parce que je le dis en termes contemporains, l'attention qu'Aelred met dans "Le miroir de la charité" qu'il a écrit à la demande de saint Bernard, c'est justement cette attention à ne pas accélérer, à ne pas aller plus vite que la grâce pour ne pas empêcher la grâce d'intervenir. Souvent, nous avons un peu la tentation ou l'impression que puisque nous sommes en face de Dieu, que nous pouvons comme nous laisser aller. Il y a un repos en Dieu, mais ce repos en Dieu ne nous empêche pas de main­tenir notre âme comme en attention, comme un ami parle à son ami, avec l'apprentissage de ce qui est "convenable". Quand je dis "convenable", entendez bien, ce n'est pas de l'ordre de la morale, on est dans l'ordre de ce qui est d'un rapport d'une créature au créateur, rapport de nous-mêmes comme inachevé face à la transcendance. Et nous les chrétiens, nous avons tendance à passer outre ce qui convient à la relation avec Dieu. Et c'est là que l'âme apprend à se tendre vers Dieu et non pas à s'y répandre, elle ap­prend à être. Je crois qu'il y a derrière le "miroir de la charité" de saint Aelred de Rielvaux, toute une ré­flexion sur ce qu'est l'homme qui cherche Dieu et qui ne se défait pas de lui-même.

Demandons à cet homme qui disait que dans son monastère tous les frères avec qui il vivait n'étaient pas ses amis, ce que je crois qui est vrai, (je ne dis pas cela pour ma communauté !) mais tous les frères qui nous sont envoyés ne deviennent pas for­cément nos amis, il disait qu'il y en avait qui étaient faits exprès pour l'épreuve, ce que je crois aussi, il y en a qui sont faits pour vous instruire, d'autres pour l'épreuve, d'autres pour l'amitié, comme nous-mêmes envoyés les uns aux autres dans la communauté que nous formons, nous avons un rôle que nous ignorons parfois les uns pour les autres, mais cet homme était un homme d'attention, qui regardait les hommes et Dieu. Je terminerai par ceci : il était dans l'admiration. C'est un très beau mot, l'admiration, c'est un très grand sentiment, l'admiration de Dieu. Chez nous elle est souvent caricaturée par l'envie, lorsque nous croi­sons quelque noble personne dans la rue, auréolée de beauté, nous ne pouvons pas nous empêcher à la fois d'admirer cette beauté, et en même temps d'éprouver cette petit morsure qu'est l'envie, l'envie ça mord, c'est pour cela que dans le temps, on représentait l'envie sous les traits d'une femme qui se mord les poings, toute desséchée et toute frêle. L'envie abîme ce grand sentiment qu'est l'admiration. Aelred admire, il ad­mire ses amis, il admirait même saint Bernard, et puis, il admire Dieu, et ce mouvement d'admiration agrandit son âme.

Qu'il nous inspire nous-mêmes dans notre re­cherche de Dieu pour que nous sachions le faire avec convenance, comme il convient, comme Dieu veut, pour que Dieu ait la place de nous donner sa grâce.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public