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UN VRAI FILS D'ABRAHAM

Ac 9, 1-22
Conversion de St Paul - (25 janvier 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


N

ous célébrons aujourd'hui la conversion de saint Paul, mais il faut bien s'entendre sur ce que veut dire ici le mot conversion. La plupart du temps, lorsque nous parlons de conversion, nous pensons au changement de religion. C'est pourquoi beaucoup de chrétiens pensent que lorsqu'on parle de la conversion de saint Paul, on veut dire qu'il a changé de religion : auparavant il était juif, pharisien persécuteur de la foi, et changeant de religion, il est devenu chrétien. En réalité, Paul ne s'est pas converti du tout dans ce sens-là.

       Il y a une plaisanterie légèrement teintée d'antisémitisme que l'on raconte dans les milieux catholiques qui dit : lorsqu'un juif se convertit, cela fait peut-être un catholique de plus, mais cela ne fait pas un juif de moins. En réalité, ce n'est pas du tout une plaisanterie, c'est un principe théologique extrêmement vrai et sûr. Car non seulement cela ne fait pas un juif de moins, mais cela fait un juif plus juif que jamais, et c'est cela qu'il faut bien comprendre. Si Dieu a réalisé son dessein, en commençant par l'appel d'Abraham, lorsqu'un Israélite, un fils d'Abraham se convertit et qu'il reconnaît en Jésus Christ le Messie, il ne change pas d'identité, mais il est enfin parvenu à la véritable identité de son Judaïsme. Il est vraiment, pleinement Juif, c'est-à-dire croyant au Christ Messie, manifesté en Jésus-Christ, promesse faite à Abraham, promesse faite aux Pères et enfin accomplie.

      Par conséquent, pour saint Paul, il ne s'agit pas du tout d'une conversion par laquelle on change de religion. En réalité, saint Paul pourra dans ses épîtres dire : "Il y en a qui se vantent d'avoir la religion des pères, moi aussi je suis fils d'Abraham, moi aussi je suis Israélite." Jamais Paul ne reniera son Judaïsme. Mais alors sur quoi porte la conversion. La conversion porte non pas sur le changement de religion, mais précisément sur la conversion à l'état pur qui est le bouleversement, le bouleversement de l'attitude humaine devant Dieu. Et c'est effectivement la conversion la plus spectaculaire qui a jamais eu lieu, dans toute l'histoire, y compris dans le nouveau Testament, et je crois qu'on n'en reverra jamais de pareille.

       En effet, saint Paul est le prototype de la conversion par excès de richesse. Dans le Nouveau Testament, on rencontre deux types de conversion. Il y a la conversion "à la Marie-Madeleine" et la conversion "à la Saint Paul". "A la Marie-Madeleine",  c'est très simple, c'est la conversion "par pauvreté". Cette pauvre femme n'a jamais été aimée. Elle avait toujours été malmenée, ridiculisée, elle avait été considérée comme une prostituée, jamais personne ne l'avait aimée. Par conséquent, le jour où Quelqu'un lui jette un regard qui ne soit pas de mépris, qui ne soit pas d'ironie, mais qu'elle lit dans ce regard la plénitude de l'amour qu'elle n'a jamais connu, c'est presque normal qu'elle se convertisse Elle était tellement sevrée, elle était tellement démunie, elle était tellement pauvre que, quand elle reçoit le moindre geste de respect, d'amour qui lui dit sa dignité devant Dieu, alors évidemment, elle dépense toutes ses économies pour acheter un vase de parfum et aller le répandre sur les pieds de Jésus. Cela c'est l'aspect de notre conversion à un moment ou l'autre de notre vie. Cela nous arrive à tous. C'est l'aspect de notre conversion par pauvreté. Nous nous rendons compte à quel point nous sommes des pauvres, nous sommes démunis, nous n'avons rien. Et quand on réalise l'amour que Dieu a pour nous, alors, nous fondons et nous nous convertissons car nous découvrons ce que c'est que d'être aimés. Mais cela c'est une conversion qui a tout le pouvoir de la séduction de Dieu.

       Mais il y a un autre type de conversion, tout à fait spectaculaire, et je crois qu'il n'y a que saint Paul dans ce style-là : c'est la conversion à partir d'une position de force. Il faut imaginer saint Paul comme un type insupportable de suffisance, d'orgueil, de contentement de soi, de certitude dans sa connaissance de la Loi, dans sa certitude d'être toujours en règle avec Dieu, de ne rien devoir à personne, de ne rien devoir à Dieu. Et s'il est le persécuteur des chrétiens, c'est parce que lui, il a la vérité, il sait tout, il sait absolument comment il faut faire, on ne peut plus rien lui apprendre sur la Loi. Par conséquent, convertir un cœur ainsi bétonné dans sa perfection, c'est une gageure. Et ces conversions-là, c'est extrêmement rare. Ce sont les conversions dans lesquelles l'homme est littéralement totalement brisé dans son orgueil, dans sa satisfaction de lui-même. Cela donne généralement des conversions tout à fait spectaculaires. Il y en a quelques-unes dans l'histoire de l'Église, généra­lement c'est assez extraordinaire par les suites que cela engendre. Je pense par exemple à saint François d'Assise qui, dans un genre beaucoup plus anodin, le genre joli cœur et gentil troubadour, mais quand même drôlement content de lui a effectivement engendré toute une postérité spirituelle qui s'émerveille de la tendresse de Dieu, en dépassant et en brisant cette espèce de carcasse de suffisance et de bel esprit. Et bien, pour saint Paul, il faut multiplier par vingt-cinq, c'est-à-dire que c'est l'autosuffisance parfaite qui, tout d'un coup, réalise qu'en fait tout cela ne tient absolument pas devant l'abîme de l'absolu de Dieu.

       Vous comprenez combien cette conversion-là peut être bouleversante et pourquoi dès la plus haute antiquité, on ait célébré cette fête de la Conversion de saint Paul, car c'était véritablement, au milieu de la communauté primitive, un signe de la puissance même du Ressuscité que d'être arrivé à briser un cœur aussi suffisant et aussi étanche au salut. Le cœur du pharisien Paul, c'est un cœur qui n'a pas de prises, qui est dur, lisse et poli comme du verre. Rien ne prend sur lui. Or, il a fallu toute la puissance de l'amour du Christ mort et ressuscité pour avoir prise sur lui, pour le briser et pour en faire "le vase d'élection" auprès des païens.

       Et alors, c'est là l'humour de Dieu. Alors que des gens comme saint Pierre, qui étaient pourtant des tempéraments assez forts, n'étaient pas vraiment capables de faire une percée absolument définitive vers les païens, alors que la plupart des apôtres et l'Église de Jérusalem restaient assez fermement cantonnés dans une perspective strictement judaïque au sens étroit du terme, (pas trop s'ouvrir aux païens, pas trop de vagues), il a fallu que ce soit celui qui était le plus suffisant dans son judaïsme, le plus fier de son pharisaïsme, le plus compétent en matière de Loi, il a fallu que ce soit celui-là qui fasse définitivement la brèche par rapport aux païens. Et ceci a été effectivement quelque chose de tout à fait extraordinaire dans l'Église primitive, et je crois que c'est là la manière dont Dieu a fait comprendre à Paul comment ce qui pouvait auparavant être un excès d'orgueil et de suffisance, devenait vraiment le comble du service pour les plus pauvres, pour les plus démunis, pour les païens qui, comme les Corinthiens dans leur pauvreté extrême, (pauvreté morale, pauvreté sociologique) étaient ceux qui pourtant ont reçu la Parole de l'évangile de celui qui l'avait le plus férocement combattue à partir de son propre orgueil.

       Je crois que pour chacun d'entre nous il y a ces deux dimensions-là, dans notre vie. Il faut qu'à un moment ou l'autre de notre vie, nous fassions les deux conversions : à la fois la conversion à partir de notre propre pauvreté, généralement elle n'est pas trop difficile car nous avons, grâce à Dieu, quelques petits éclairs de lucidité sur notre pauvreté de pécheurs. Et cela, à ce moment-là, effectivement nous brise le cœur et nous permet effectivement de rencontrer l'infini de l'amour de Dieu. Mais ce qui est le plus difficile, c'est qu'en réalité nous sommes tous à un moment ou l'autre, et surtout dans notre vie chrétienne au fur et à mesure qu'elle avance, nous sommes toujours un peu comme saint Paul quand il était pharisien, prêts à nous faire valoir de notre relation avec Dieu, de notre comportement avec Dieu, de notre bonne conscience et de nos bons principes, pour dire : "Mais ça va, je n'ai pas de problème, tout marche bien." En réalité, c'est là qu'il faut prier saint Paul pour que, nous aussi, nous ayons à un moment ou l'autre, ce chemin de Damas.

      AMEN