AU FIL DES HOMELIES

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LE SEUL MÉDIATEUR

Ac 9, 1-22
Conversion de St Paul - (25 janvier 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


L

e récent livre du Cardinal Lustiger "Le choix de Dieu" repose cette question extrêmement délicate : "Qu'est-ce que cela veut dire pour un juif, de se convertir ?" Et en ce jour nous pouvons demander : "Qu'est-ce que cela veut dire que saint Paul s'est converti ?" La réponse n'est pas si simple car on ne peut pas dire de saint Paul ni d'aucun juif qu'il se convertit à la manière dont, nous les païens, nous nous convertissons. A vrai dire, le mot conversion ne s'applique littéralement qu'aux païens. C'est précisément faire un tour à 180, se détourner des faux dieux et des idoles pour entrer dans la connaissance du vrai Dieu. C'est sans doute pour cela que le vocabulaire chrétien a forgé ce mot. A partir du moment où il fallait expliquer aux païens la démarche qu'ils avaient à faire, le mot qui paraissait le plus apte c'était la conversion, c'est-à-dire se détourner des ténèbres pour accéder à la Lumière qui est le Dieu Unique. On ne peut pas dire cela des Juifs parce qu'ils ont reçu la loi, la connaissance du Dieu unique, ils ont reçu les promesses, ils ont eu les pères. Saint Paul lui-même écrit cela dans ses épîtres, que de ce point de vue-là les Juifs sont les héritiers de tout ce que Dieu avait fait pour eux. Par conséquent parler de conversion au sens de détournement par rapport à une autre voie, ce n'est pas tout à fait correct car si déjà ils étaient en relation avec le Dieu unique et véritable, si déjà ils avaient les promesses, et si en plus c'est le Messie qui vient à eux, le Fils de Dieu, on ne voit pas dans quel sens le mot conversion doit être pris.

        En réalité, il s'agit tout de même d'une conversion, ne serait-ce que par le changement d'attitude ou de manière de voir qu'a dû impliquer la conversion de tous ceux qui, issus du peuple juif, membres du peuple juif, ont reconnu Jésus comme le Messie promis, le Seigneur de l'univers, comme Celui qui véritablement Fils de Dieu s'est fait homme pour nous sauver. Mais je crois que ce qui est le plus frappant dans cette affaire, c'est précisément que ce soit Paul lui-même, pharisien, orthodoxe, compétent, savant, qui ait été choisi pour ouvrir le chemin de la conversion aux païens. Je dirais que cela fait partie de l'humour de Dieu, car ce brave Paul, Saul pour l'appeler de son vrai nom, avait toutes les prédispositions voulues pour considérer que la venue du Messie, si elle devait avoir lieu, ne devait concerner qu'Israël. Et il semble bien que si Paul s'est engagé si audacieusement, si fermement dans la lutte contre les premières implantations des communautés chrétiennes, que ce soit à Jérusalem, là où il était partie prenante au martyre d'Etienne ne serait-ce qu'en gardant les vêtements des bourreaux, ce qui est quand même déjà beaucoup (garder les vêtements ce n'est pas tout à fait neutre), que ce soit plus tard lorsqu'il se rend à Damas pour aller poursuivre les premières ramifications des communautés chrétiennes là où elles sont dispersées, car il est parfaitement au courant de ce qui se passe dans cette voie, il semble bien que Paul a comme le pressentiment du danger énorme que court la religion de ses pères, à travers les premières ramifications et les premiers mouvements d'extension de cette voie, de ceux qui reconnaissent Jésus comme le Messie promis à Israël. Par conséquent il faut un terrible retournement pour que, comme il le dit lui-même, "du persécuteur que j'étais, Il a fait de moi l'un des apôtres". Je crois que ce retournement de pensée peut s'expliquer par la chose suivante.

       Paul, et nous sommes peut-être quatre ou cinq ans après la mort et la résurrection de Jésus, Paul, lui qui est le persécuteur, lui qui ne veut pas de cette interprétation, de cette reconnaissance de Jésus comme Messie, Paul est amené à croire que Jésus est vraiment le Messie, le Fils de Dieu et le "seul nom par lequel nous puissions être sauvés." Il y a là quelque chose que seul un juif pouvait mesurer adéquatement. En effet, pour tout juif, qu'est-ce qui permet un vrai rapport, une vraie relation avec Dieu ? C'est la loi et l'observance de la Loi. Pour Paul bon pharisien, ayant fait ses études aux pieds de rabbi Gamaliel, la seule solution pour être un homme juste en ce monde, et dans le monde à venir car les pharisiens croyaient à la résurrection, c'est d'observer intégralement la loi. Ce qui veut donc dire que la loi est le seul et unique médiateur entre Dieu et les hommes. Pour entrer en relation plénière de justice avec Dieu, il n'y a que la loi. Et c'est pour cela que le salut ne peut concerner qu'Israël, puisque Israël est le seul à avoir reçu la loi. Par conséquent, tout autre instance, tout autre idée, tout autre personne qui voudrait s'interposer entre Dieu et l'homme, est immédiatement reconnue comme une occasion de blasphème. Car dire que la loi n'est pas le seul et unique lien de relation avec Dieu, installer quelque chose à la place, c'est abominable, c'est renier sa judaïté. Or, que se passe-t-il sur le chemin de Damas ? C'est qu'il est donné, par pure grâce, à Paul de voir le Christ Ressuscité, avec tout ce que cela veut dire.

      Cela veut dire que Paul est amené à croire, non pas à comprendre mais à croire, que désormais le seul lieu, le seul moyen de relation plénière entre Dieu et l'homme, c'est son Fils Jésus-Christ. Ce n'est même pas Jésus-Christ à la place de la Loi, mais c'est Jésus-Christ qui est la Loi totale, plénière, définitive, totalement accomplie. Et c'est cela la conversion de Paul. Ce n'est donc pas un changement puisqu'il est toujours orienté vers le Dieu Unique, mais c'est une reconnaissance que, désormais, la médiation, le moyen d'établir le rapport et la relation entre Dieu et l'homme a trouvé sa plénitude et son accomplissement. La Loi elle-même est déclarée incapable de faire ce qu'elle était censée faire, conduire l'homme à Dieu, car la Loi ne justifie pas ; mais désormais Paul reçoit, par grâce, la révélation, que c'est Jésus Ressuscité qui peut efficacement et pleinement conduire tout homme au Père.

       C'est précisément à partir de ce moment-là où il lui est donné d'accueillir cela dans la foi, qu'effectivement Paul, peut-être plus rapidement que la communauté de Jérusalem qui avait pourtant connu Jésus "aux jours de sa chair", arrive à tirer les conclusions : si c'est Jésus, le Seigneur Ressuscité, qui est le moyen pour Israël d'entrer en relation avec le Père, Jésus ressuscité ouvre aussi le royaume et la vie du Père à tous les hommes. Ainsi celui-là même qui défendait la spécificité d'Israël et son caractère exclusif d'avoir accès à Dieu est amené, de l'intérieur même de son judaïsme, à reconnaître que l'amour de Dieu est désormais, en Jésus-Christ, offert et donné à tout homme.

       Et si je puis dire cela est la deuxième conversion. C'est le fait que sans rien renier de sa judaïté, Paul reste juif, et il dit "nous" et il dit "vous, les païens" dans toutes ses lettres, et ce n'est pas par hasard, sans rien renier, pas même un iota de sa judaïté, il reconnaît que l'accomplissement de la Loi, en Jésus-Christ, l'oblige, l'amène à être radicalement l'apôtre des païens. Et c'est désormais la cause qu'il va défendre. C'est pour cela qu'il montera au concile de Jérusalem pour essayer de montrer à Pierre, et surtout à Jacques qui n'avait pas l'air de comprendre l'affaire de la même façon, que, de toute façon, ils ne pouvaient pas y échapper, que la brèche était ouverte en faveur des païens, que lui Paul l'avait ouverte et qu'il avait aussi la caution de l'Esprit puisqu'il avait vu Jésus ressuscité, et que, désormais si on voulait vraiment reconnaître Jésus-Christ pour ce qu'Il est, le médiateur universel du salut, il fallait en tirer la conclusion que Paul, qui était pourtant le petit dernier dans l'assemblée des apôtres, avait tirée plus vite que ses frères aînés.

       On a dit parfois qu'en faisant cela Paul avait défiguré le christianisme primitif, qu'il l'avait sorti de son enracinement judaïque, qu'il l'avait pour ainsi dire faussé et qu'il avait paganisé les origines mêmes de la foi dans son originalité et sa pureté primitive. Cela n'a aucun sens. Pour que, trois ou quatre ans après la mort et la résurrection de Jésus, Paul ait pu admettre que Jésus était le médiateur universel du salut, vu son éducation pharisienne et ce qu'il était, ce ne pouvait pas être une trahison de sa judaïté. Mais c'est au contraire le fait de comprendre jusqu'au bout le sens et la mission d'Israël face aux peuples païens, d'abord la comprendre pour son compte personnel ensuite de le faire comprendre au collège des Apôtres qui, peut-être effectivement, n'étaient pas enthousiastes dans cette voie, et enfin de mettre la main à la pâte et de fonder toutes les communautés au fur et à mesure de son apostolat dans le bassin méditerranéen.

       C'est donc une immense action de grâces qu'il devrait y avoir aujourd'hui dans notre cœur, car aujourd'hui c'est la fête des païens. C'est la fête des païens par l'intermédiaire d'un Juif, plus juif que tous les autres juifs qu'on peut connaître et qui était Saul de Tarse, qui avait suivi tous les cours de rabbinisme à Jérusalem. C'est la fête des païens au sens où le projet de Dieu est enfin définitivement accompli Ce que Jésus avait voulu faire trouve enfin pleinement son accomplissement par ce coup de force qui est le chemin de Damas. Alors prions pour tous les chrétiens issus des nations que nous sommes, et demandons de retrouver véritablement le sens de notre appartenance au Messie, par le service de ceux qui, dans le peuple juif, le peuple de la promesse, ont accepté de se mettre au service des païens pour nous porter l'évangile.

       AMEN

 

 
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