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SAINT ANTOINE : LE COMBAT CONTRE LES ESPRITS DU MAL

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN


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eprenons un instant les quelques phrases de l'épître de saint Paul aux Ephésiens Elles illustrent pour nous aujourd'hui, le secret, le combat ou la vocation de ces premiers grands moines qui ont "tout quitté pour suivre le Christ", car il est évident que la source première de toute vocation monastique, ce n'est pas un goût particulier pour l'ascèse ni un penchant naturel pour une certaine solitude, pour s'occuper de soi-même en pensant ainsi plaire à Dieu. La source unique et nécessaire de l'appel monastique, c'est la séduction de Dieu. Un homme comme saint Antoine a compris dans l'immédiateté et en même temps dans toute la profondeur de sa vie que cette profondeur de sa vie comme chaque instant, ne pouvait être comblée de façon plénière et définitive que par la recherche incessante ou plutôt par l'accueil incessant de la beauté du visage du Christ.

       C'est cela qui fonde la vie monastique, c'est cela d'ailleurs qui fonde toute vie chrétienne, même si dans la tradition de l'Église, dans le grand courant de la spiritualité de l'Église, certains, uniquement par grâce de Dieu, sont appelés à répondre de façon plus globale, plus décisive, plus radicale aujourd'hui, à cette beauté qui rayonne sans cesse du visage du Christ, Qui que nous soyons, la vie monastique est, de toute façon, inscrite dans notre propre cœur, puisque nous sommes tous appelés à vivre le même évangile, à vivre ces mêmes exigences, même si celles-ci se traduisent, pour les uns ou les autres de façon différente.

       Nous sommes tous appelés à mener ce combat, non pas contre les réalités terrestres, non pas contre les choses du monde, non pas contre la chair, non pas contre le sang, non pas contre les hommes, car tout cela est sorti marqué du sceau de la bonté, de la beauté de Dieu et de son image. Nous avons à combattre contre des réalités beaucoup plus difficiles à saisir et en même temps beaucoup plus perverses et pernicieuses parce qu'elles s'inscrivent dans ce que nous voyons, dans ce que nous côtoyons, peut-être de façon beaucoup plus fine, plus intelligente, plus maligne que nous ne le pensons. C'est pour cela que saint Paul souligne que "ce n'est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à combattre, mais contre des puissances, contre des puissances qui régissent ce monde en l'enfermant dans les ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes." C'est une des traductions très fortes de proclamation de l'existence du principe du mal, de Satan, du diable comme nous l'appelons, qui vient du monde angélique. Satan est un ange, il est un esprit céleste qui a refusé cette beauté de Dieu, qui a refusé cette image glorieuse de Dieu pour lui, et qui a voulu être simplement à sa propre image, c'est-à-dire, il est tombé dans le mensonge, il est tombé dans l'erreur et donc, par rapport à Dieu, dans les ténèbres.

       C'est cet esprit au mal qui vient et qui s'incruste, qui s'infiltre, qui s'ingère dans notre propre vie, à travers nos défauts, à travers nos limites, à travers nos faiblesses. Toutes ces réalités ne sont pas des péchés. Notre orgueil n'est pas un péché, c'est un défaut. Nos tendances ne sont pas des péchés parce qu'elles sont inscrites dans notre propre nature. Elles deviennent des péchés lorsque nous laissons l'esprit du mal s'infiltrer dans ces failles de notre propre vie et ainsi petit à petit, ébranler toute notre maison. Elles deviennent des péchés lorsque nous nous faisons complices de ces esprits du mal, pour leur propre œuvre de ténèbres. L'orgueil devient un péché lorsque les actes que nous posons, lorsque les pensées que nous entretenons sont marquées par l'œuvre du mal, sont marquées par sa présence, et parfois, nous ne nous en apercevons même pas.

       C'est contre cela qu'Il faut d'abord lutter. Il ne faut pas passer son temps à contrecarrer ses défauts, parce qu'on mourra avec et que probablement ils seront plus forts, plus durs à la fin de notre vie qu'au début. Ce qu'il faut combattre, c'est la puissance même du mal qui utilise ces défauts de notre vie contre nous-mêmes. Et nous ne pouvons pas faire cette œuvre sans nous associer profondément, sans nous lier intimement avec Celui qui a été le vainqueur de tout mal, avec le Christ Lui-même. Et en définitive, ce n'est pas nous qui luttons contre ces esprits célestes, c'est le Christ qui lutte avec nous et qui peut donc nous assurer, non pas notre victoire personnelle, mais sa victoire à Lui, réalisée en nous, par la collaboration de notre liberté, de notre intelligence et surtout de notre amour pour Lui.

       C'est cela que peut nous rappeler cette vocation monastique de saint Antoine dans sa rupture avec le monde. Il n'a pas rompu avec les choses du monde, avec les meilleures choses du monde. Il a voulu, en s'écartant des réalités terrestres, rompre avec l'esprit même qui donne à ces réalités terrestres leur poids de péché, leur atmosphère de ténèbres. Alors, par sa prière, car je crois qu'il doit toujours assister l'Église et chaque chrétien de sa prière, car plus que tout autre peut-être il a connu la tentation, il a été assailli par ces forces célestes tout au long de sa vie monastique, car la vie monastique n'est pas forcément de toute tranquillité, on n'est pas forcément plus tranquille quand on est moine que lorsqu'on vit dans la vie séculière. S'il y en a qui pensent encore cela, il faudrait d'abord qu'ils se mettent au clair avec eux-mêmes ou plus exactement avec l'exigence de l'évangile par sa prière demandons pour tout le monde, pour les moines et pour tous les chrétiens que nous puissions mieux saisir, mieux comprendre que c'est la puissance de l'amour du Christ, reçue en nous quand nous l'acceptons, qui est la seule force qui puisse, en nous, être victorieuse du mal qui nous attaque ou du mal qui, déjà, est en train de faire en nous son œuvre de mort.

       Que Saint Antoine rende lucide notre combat contre les forces du mal qui n'est pas notre combat, qui est le combat, en nous, du Christ contre ces forces célestes, combat dont nous savons déjà que nous avons, avec le Christ, la victoire.

       AMEN