AU FIL DES HOMELIES

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"TOUS IRONT À QUI MIEUX FERA !"

Dt 6, 4-9; Jn 10, 1-16
St Fançois de Sales - (24 janvier 2001)
Mercredi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-François NOEL


A

vec François de Sales, on a affaire à un homme de goût, ou plutôt à un gourmet. C'est un homme tout à fait étonnant, plein de délicatesse, plein d'une belle féminité, au bon sens du terme, non pas qu'il soit féminin (ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit). C'est une féminité religieuse qui l'habite, une sorte d'amour pour Dieu et pour son peuple.

Je voudrais vous partager quelques extraits de sa correspondance et de ses visites pastorales qu'il entreprend en 1605 dans son diocèse de Genève-An­necy. Un diocèse plutôt froid, il a beaucoup de peine en hiver surtout, à parcourir les routes. A l'époque, il n'y avait pas de station d'hiver ni de remonte-pentes, les voyages étaient plus périlleux et plus glacés qu'ont ne peut les imaginer de nos jours.

Il écrit à la baronne de Chantal, son amie de cœur, cette dame si chère à son âme : "Je m'en vais à cette bénite visite, en laquelle je vois à chaque bout de champ des croix de toutes sortes. Ma chair frémit, mais mon cœur les adore. Oui, je vous salue, petites et grandes croix, spirituelles et temporelles, extérieu­res ou intérieures ; je salue et baise votre pied, indi­gne de l'honneur de votre ombre". C'est magnifique !

"J'ai prêché ordinairement tous les jours et souvent deux fois le jour. Hé ! Que Dieu m'est bon ! Je ne fus jamais plus fort. Toutes les croix que j'avais prévues à l'abord n'ont été que des oliviers et des palmiers ; tout ce qui me semblait fiel s'est trouvé du miel, ou peu s'en faut ; seulement, puis-je dire avec vérité que si ce n'a été à cheval ou en quelques réveils de la nuit, je n'ai point eu le loisir de repenser à moi et considérer le train de mon cœur, tant les occupa­tions importantes s'entresuivaient de près. J'ai confirmé un nombre innombrable de peuple". Il dira d'ailleurs un peu plus loin qu'un jour il a réussi à faire tous les sacrements, sauf l'extrême-onction, dans une église.

Il parle de son peuple qui lui a été confié. Il dit : "C'est un bon peuple que ce peuple de Savoie". Mais l'ignorance commune aux campagnes chrétien­nes de toutes les régions de l'Europe était aggravée singulièrement par la situation géographique. "Ils n'ont pour ainsi dire jamais entendu parler de reli­gion chrétienne. Oh ! ma chère fille, que j'ai trouvé un bon peuple parmi tant de hautes montagnes ! Quel honneur, quelle accueil, quelle vénération de leur évêque ! Avant-hier, arrivant en la petit ville de Bon­neville de nuit, tous les habitants avaient fait tant de lumières, tant de fêtes, que tout était au jour. Ah ! qu'ils mériteraient bien un autre évêque !"

Il prêche, il fait le catéchisme, il enseigne, il confirme, il écoute les confessions, il donne la com­munion, il prête l'oreille aux plaintes de chacun, il écoute les excès des personnes ecclésiastiques et sé­culières, il fait la correction quand il est besoin avec une sévérité mêlée de sa douceur naturelle.

Il écoute les histoires des personnes qu'il ren­contre : "Les habitants me disent qu'un berger allant pour recourir une sienne vache, tomba dans une fente de douze piques de haut, en laquelle il mourut gelé. O Dieu, ce dis-je, et l'ardeur de ce berger était-elle si chaude à la quête de cette vache que cette glace ne l'ait point refroidi ? Et pourquoi donc suis-je si lâche à la quête de mes brebis ? Certes, cela m'attendrit le cœur et ce cœur tout glacé se fondit quelque peu !" Voyez l'humour, la distance, et puis surtout, il récupé­rait ces histoires pour s'interroger lui-même sur son rôle d'évêque.

Une autre histoire très jolie et d'ailleurs assez intéressante, celle d'une simple villageoise qui s'ap­pelle Pernette Boutey. Elle était mariée à Pierre Du­monal, un mari assez fâcheux, (c'est assez joliment écrit pour parler d'un homme horrible), et à force de patience, elle parvenait à maintenir une vraie concorde dans son ménage. Elle tenait un commerce de mercerie et de draperie, toujours soigneuse et pré­voyante, jamais oisive, elle était très libérale envers les pauvres et toujours de bonne intelligence avec ses parents et amis. Chaque jour elle entendait la messe, quoique l'église fut fort éloignée, et si elle ne pouvait s'y rendre, priait chez elle l'espace de deux heures. Bref, François est ébloui et considère Pernette comme une grande amie de Dieu, et il se recommande à ses prières. Or, en juin 1606, voici qu'on vient lui annon­cer la mort de Pernette, et à la grande stupéfaction des assistants, François "manifesta une grande émotion et il se torcha les yeux deux ou trois fois !" Et il écrit toujours à la baronne de Chantal : "On m'apporta en même temps un recueil de la vie d'une sainte villa­geoise de mon diocèse, laquelle était décédée au mois de juin. Que voulez-vous que je pensasse là-dessus ? Je vous en enverrai un jour un extrait, car, sans men­tir, il y a, je ne sais quoi de bon en cette petite histoire d'une femme mariée et qui était, de sa grâce, de mes grandes amies et m'avait souvent recommandée à Dieu."

On pense en fait que lorsqu'il écrit le "Traité de la charité", même si la préface est effectivement destinée à la baronne de Chantal, on pense que le cœur de ce Traité est bel et bien inspiré par Pernette Boutey. Une sainte qu'on a oublié et qui était donc exemplaire aux yeux de saint François de Sales.

Un peu plus loin, il parle de Dieu. "Dieu, je l'ai rencontré tout plein de douceur et de suavité parmi nos plus hautes et âpres montagnes où beaucoup de simples âmes le chérissaient et adoraient en toute vérité et sincérité, et les chevreuils et les chamois, courant çà et là parmi les effroyables glaces pour an­noncer ses louanges".

Un dernier point sur François. Il y en aurait d'autres. Il a un grand souci de lui-même. Il pense souvent que son cœur est comme cassé. "Voici le jour de mes adieux, devant partir demain matin avant le jour pour aller à Chambéry où le recteur des jésuites m'attend pour me recevoir ces cinq ou six jours de Carême prenant, que j'ai réservé pour rasseoir mon pauvre esprit tout tempêté par tant d'affaires. Là, je prétends de me revoir par tout, et remettre toutes les pièces de mon cœur en leur place". Voilà un bon pro­gramme.

Et enfin, pour terminer sur une note d'hu­mour, car c'est un homme de Dieu, et un homme de goût, il a fondé une académie qui s'appelle "l'Acadé­mie Florimontane". "Une académie où l'on y ensei­gnait de toutes choses, on en dit d'ailleurs qu'elle ne fut pas très académique. On demandait donc à des savants, des docteurs d'incontestable qualité, d'ensei­gner, de faire des séances particulières, de communi­quer leur savoir à des assemblées générales, à tous les braves maîtres des arts honnêtes, comme peintre, sculpteurs, menuisiers, architectes et semblables. Il est expressément recommandé par les constitutions de l'académie que le style de parler ou de lire soit grave, exquis, plein, et ne ressente en aucune façon la pé­danterie, d'enseigner bien, beaucoup et en peu de temps. Enfin, les auditeurs, s'il y a quelque chose qu'ils n'entendent pas, feront des interrogats après que la leçon sera faite. De quels sujets se feront ces leçons ? Ou de théologie, ou de politique, ou de phi­losophie ou de rhétorique, ou de cosmographie ou de géométrie ou d'arithmétique,. On y traitera de l'or­nement des langues, surtout de la française". En ce temps-là, tout le monde ne parlait pas français en Sa­voie. "Et l'on sait que dès la première année, il y fut donné un cours sur l'art de naviguer, et sur la musi­que théorique". Voilà frères et sœurs un évêque ! Je n'ai pas besoin d'aller plus loin dans ma prédication. Je terminerai par cette devise de l'académie qui est magnifique et toute simple : "Tous iront à qui mieux fera".

Que cette devise toute simple orne notre âme à la suite de saint François qui était si beau en Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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