AU FIL DES HOMELIES

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DOUCEUR ET TENACITÉ

Dt 6, 4-9; Jn 10, 1-16
St Fançois de Sales - (24 janvier 2003)
Vendredi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

P

our un historien, pour Annecy, cela commence déjà très mal au sujet de saint François de Sales. Au niveau de son caractère, caractère très entier et tranché, caractère difficile, il tient tête à son père qui ne veut pas qu'il devienne prêtre, il ob­tient gain de cause. Il se fait tonsurer à l'âge de douze ans. A travers son écriture, on devine quelqu'un de nerveux, un peu toujours en crise, un sorte de nervo­sité et de difficulté qui trouvera sa totalité dans une crise qui durera plusieurs années, de 1584 à 1587, sur la question épineuse de notre salut.

Son plus grand drame était d'être passionné­ment amoureux de Dieu, et en même temps convaincu absolument qu'il finirait en enfer.

Déjà caractère très difficile, et puis, époque très difficile, car on demande aux gens de trancher avec ce qu'on appelle communément (en fait, c'est faux), on oppose d'un côté la Réforme, dite générale­ment la Réforme protestante, alors qu'on devrait plu­tôt parler des reformes protestantes, et de l'autre côté, la contre-Réforme. C'est vrai que déjà dans les ter­mes, on a le sentiment que la contre-Réforme catholi­que n'a eu comme but que de mettre des embûches dans la Réforme protestante et cherchant à se dresser contre ce que tout ce que présentait la Réforme, dans le style : vous traduisez la Bible, nous ne la traduisons pas, vous rejetez la Vierge Marie, et nous allons mul­tiplier les œuvres où la Vierge est peinte, etc …

Dernier point un peu difficile pour saint François de Sales, évidemment, c'est le lieu. Vous savez très bien que les lieux les plus difficiles sont les lieux frontières, et c'est vrai que lorsque quelques kilomètres vous séparent des protestants, et de la Rome protestante, puisque Genève, bastion des pro­testants est qualifiée de Rome protestante, saint Fran­çois de Sales aurait pu avoir un rôle qui se serait can­tonné à être garde frontière.

Caractère entier, volonté de l'Église de se dé­marquer puissamment du message de la Réforme, un lieu difficile, et un homme qui aurait dû garder les frontières afin d'éviter les infiltrations protestantes et protéger l'héritage de la tradition catholique de ma­nière féroce et entière. Or, saint François de Sales se révèle très exactement à l'opposé de ce caractère que l'on prête à beaucoup d'autres évêques de cette épo­que. saint François de Sales se montre d'une douceur extraordinaire, il prend, non pas le contre-pied du contre-pied de la contre Réforme, et ne se montre pas comme un évêque catholique austère du parti espa­gnol où il s'agit de rire le moins possible et de rester enfermé dans son ascèse personnelle. Saint François de Sales n'est surtout pas celui qui va faire les cent pas devant la frontière pour veiller à ce que l'hérésie ne rentre pas en terre de France. Non, au contraire, il va aller rencontrer les protestants sur deux points, deux lieux fondamentaux de toute la vraie tradition de l'Église, du charlatanisme.

Premier point : la Parole de Dieu redécou­verte, qu'il va livrer en prêchant, à temps et à contre-temps, partout, sur les routes, dans les petits villages, dans les paroisses, comme je le disais au début de cette eucharistie, en écrivant, en essayant de lier des contacts à travers la Parole de Dieu vis-à-vis des pro­testants et puis en développant aussi le catéchisme. Point de rencontre très fort avec les protestants, pour qui l'Écriture est fondamentale, et lieu que l'Église avait mis entre parenthèses pendant plusieurs siècles auparavant.

Deuxième point fondamental et justement en relation avec ce moment de crise qu'il a vécu quand il était plus jeune : le problème de notre salut. saint François de Sales est quelqu'un qui a découvert le profond amour de Dieu à travers le livre qu'il préfère dans toute la Bible : le Cantique des cantiques. C'est l'époque, c'est l'air du temps, c'est la mode, on ne peut pas ne pas se poser la question, après soixante-quinze ans de réforme protestante, la question de notre salut. saint François de Sales est pris dans un étau. D'un côté, ce grand désir de vivre cette union avec Dieu, et de l'autre côté, face à ses limites, à son péché, et face aussi à ce que disent les protestants et au-delà, ce que véhicule une certaine théologie reprise par les protes­tants chez saint Thomas d'Aquin et saint Augustin, cette théologie qui dit, comme le proclame Luther : Dieu a choisi de toute éternité qui était sauvé et qui était damné pour toujours. Face à ce problème, il n'y a pas de solution protestante, il suffit d'attendre pour voir si je suis ou non sauvé. Les catholiques disent que pour gagner le ciel, il faut le mériter. Et l'Église catholique insiste sur le fait que ce salut est aussi ré­servé à une partie de la population qui a les outils pour gagner le ciel : les prêtres, les hommes d'Église, les évêques, les religieux, les religieuses. Et saint François de Sales va récupérer ce qu'il y a de mieux dans le protestantisme à ce moment-là, tout en restant fidèle au catholicisme. Il va démontrer que chaque baptisé est appelé au salut, est appelé à la sainteté. En fait, il n'y a pas un groupe d'élus choisis pas Dieu qui va être sauvé, il n'y a pas qu'un petit groupe d'élus qui vont faire leur salut mais il y a que chacun des bapti­sés est appelé, chacune est élu. Mais il reste alors une question : comment répondre ?

La réponse de saint François de Sales est ma­gnifique. Il montre que le salut, que notre sainteté est vécu non pas à travers un état de vie privilégié par rapport à d'autres, mais à la manière dont nous som­mes capables à travers chaque événement de décou­vrir la présence de Dieu dans notre cœur et de s'unir à Lui. Que nous soyons soldat, que nous soyons mère de famille, que nous soyons prêtre, à chaque état de vie, à chaque capacité, à chaque faiblesse de chaque chrétien, tous différents, l'union de l'âme à Dieu est possible.

Et puisque saint François de Sales est le pre­mier à savoir que nous sommes faibles et que nous tombons facilement, il écrit un admirable chapitre dans l'Introduction à la vie dévote, au chapitre ving­tième, dans lequel il reprend un mot qui me paraît amusant, parce que pour nous, il signifie tout autre chose, c'est le mot "protestant". Nous appelons sou­vent les réformés "protestants", cela vient de ce qu'en 1527, Charles-Quint avait réuni les princes d'Allema­gne et voulait s'arranger pour bloquer la propagation de la Réforme, des réformes. Les princes ont protesté, ils ont refusé que Charles-Quint bloque cette situa­tion, et ils ont protesté pour que les différentes réfor­mes puissent se répandre en Allemagne. C'est de là que vient le mot "protestant". Saint François de Sales va l'utiliser d'une façon différente dans ce passage magnifique, dans lequel il nous montre justement que nous n'avons jamais à perdre confiance en la miséri­corde de Dieu.

"Protestant de ne plus jamais abuser d'au­cune partie de mon être contre sa divine volonté et souveraine majesté à laquelle je m sacrifie et immole en esprit pour lui être à jamais loyal, obéissante et fidèle créature, sans que je veuille m'en dédire ni repentir. Mais hélas, si par suggestion de l'ennemi, ou par quelque infirmité humaine, il m'arrivait de contrevenir en chose quelconque à cette mienne ré­solution et consécration, je proteste dès maintenant et me propose moyennant la grâce du Saint-Esprit, de m'en relever sitôt que je m'en apercevrais, me convertissant derechef à la miséricorde divine, sans retardation ni dilation quelconque."

Frères et sœurs, à l'image de saint François de Sales, protestons contre notre faiblesse et protestons contre ce sentiment qui nous habite de ne pas être sauvés.

 

 

AMEN

 

 
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