AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE DEVOT, UN CHRÉTIEN TOUT ORDINAIRE

Dt 6, 4-9; Jn 10, 1-16
St Fançois de Sales - (24 janvier 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Image de dévotion : Saint François de Sales

 

F

rères et sœurs, ce savoyard, n'oublions pas qu'il n'était pas français, François de Sales est savoyard et donc (la Savoie n'est rattachée à la France que depuis cent cinquante ans environ), ce savoyard était né européen. A l'époque la Savoie était sur les deux côtés des Alpes et les grandes familles savoyardes et François de Sales était issu de l'un d'elles, ces familles vivaient autant d'un côté que de l'autre.

Ce n'est pas étonnant si François de Sales, d'une famille noble locale, était un jeune homme sur lequel son père portait les plus grand espoirs, il voulait qu'il devienne un grand juriste. Comme la plupart des étudiants aujourd'hui, mais sans doute avec beaucoup plus de brio, il a fait Érasmus, c'est-à-dire qu'il est allé étudier dans plusieurs universités. Il a commencé ses études à Annecy, puis il est allé à Paris, et là il a voulu entrer au Collège de Clermont qui était tenu par les jésuites. Il a donc été baigné dans le top du top de l'humanisme catholique de la fin du seizième siècle, et ensuite, il a découvert à travers les jésuites, non seulement l'humanisme, mais également une forme de piété assez solide et assez bien structurée. De là, il est allé à Padoue, il y a passé son grade de docteur en droit, mais tout cela pour lui n'était pas très important, parce que son vrai désir était d'être prêtre. Seulement, il y avait de fortes réticences familiales et son père ne l'entendait pas tout à fait de cette façon, donc, pour François de Sales, l'entrée dans les ordres a été quand même une bagarre avec l'autorité familiale.

Très vite repéré comme un homme extrêmement compétent, l'évêque l'a nommé au chapitre des chanoines qui était à cette époque-là l'équivalent du conseil épiscopal aujourd'hui. De plus, l'évêque lui a demandé de faire la mission du Chablais, cette partie de montagnes qui se trouve entre Génèse, Annecy, même un peu plus bas. Pourquoi lui a-t-il confié cela ? parce que la ville de Genève était désormais devenue calviniste grâce à la poigne de fer de Jean Calvin, et le calvinisme était assez militant et conquérant, au départ un phénomène très urbain, mais il devenait aussi conquérant dans es milieux agricoles, campagnards. L'évêque a senti qu'il fallait un homme qui ait la taille de la résistance pour faire face à cette expansion calviniste, il a donc nommé François de Sales comme missionnaire. C'est un peu l'origine (pour ceux d'entre nous qui sont les plus âgés nous avons quelque souvenir de cela), les missions traditionnelles qu'il y avait dans les villes encore jusque vers les années 60. En réalité, un des grands inventeurs de ce système, c'est précisément François de Sales, c'est-à-dire une présence missionnaire de prédication dans les campagnes. François de Sales devait sans doute s'inspirer d'un modèle de l'autre côté des Alpes qui était saint Charles Borromée.

Il a pratiquement sillonné tout son diocèse avant d'être évêque, ce qui évidemment, à cette époque-là, n'était pas négligeable. Lui, François de Sales, contrairement à ce qu'on a parfois imaginé, était un évêque de terrain. Il prenait un cheval, deux ou trois serviteurs pour assurer l'intendance, et il allait de village en village, il prêchait et plus particulièrement dans les villages qui avaient été touchés par le calvinisme. Il a eu beaucoup de déboires parce que la noblesse environnante était souvent très lâche, elle faisait des promesses et au dernier moment, le lâchait, si bien que son entreprise n'a pas toujours été couronnée de succès. On ne pouvait mettre en doute sa bonne volonté et surtout sa ténacité et sa patience dans cette évangélisation.

Vers 1602, il fait un séjour à Paris et là, il connaît pratiquement tout le grand monde spirituel de Paris. C'est un moment un peu clé dans l'histoire de la spiritualité française, il y rencontre notamment Bérulle, saint Vincent de Paul, il en revient très enrichi spirituellement et au bout de peu de temps, il est nommé évêque d'Annecy, en réalité, évêque de Genève résidant à Annecy par défaut.

C'est dans ce contexte-là, au début de son épiscopat, qu'il écrit un livre qui lui a valu une gloire incroyable, qui s'appelle "L'introduction à la vie dévote". Il faut bien comprendre ce que veut dire "dévot". On n'est pas encore passé par la moulinette des Confréries du Saint Sacrement, ce mouvement des dévots et de la cabale des dévots dont on a beaucoup parlé à propos de Molière, et de l'opposition qui aurait été faite au Tartuffe à partir de cette Confrérie du Saint Sacrement. Il faut prendre le mot "dévot" au sens latin, c'est-à-dire le souci de se consacrer à Dieu. Ce n'est pas le souci un peu pharisaïque de se montrer pieux, de faire des exercices, c'est exactement le mouvement inverse. L'introduction à la vie dévote est toute l'expérience pastorale de François de Sales qui comprend que désormais il faut que la vie chrétienne soit vécue dans la condition où l'on vit, que ce ne soit pas une sorte de placage spirituel sur la vie, mais au contraire, l'invention permanente de la consécration baptismale à Dieu dans l'état de vie dans lequel on se trouve.

C'est cela toute l'intuition de François de Sales. Si je puis me permettre une comparaison, c'est un peu, dans un autre registre, ce qu'avaient trouvé les peintres vénitiens. Dans ces tableaux des peintres vénitiens, les scènes de l'évangile sont toujours des scènes dans lesquelles les gens ne sont pas costumés. Les gens ont des coutumes de repas, des habits, des gestes qui sont ceux de la vie courante. C'est exactement la même intuition que chez François de Sales. Chez les peintres comme le Tintoret que je trouve remarquable pour cela, on invente une manière de peindre le mystère du Christ dans la vie courante. Ce ne sont plus comme à Florence, ces personnages figés qui discutent entre eux dans une espèce de ciel empiré, c'est le contraire, c'est la vie chrétienne qui surgit au milieu de la vie courante.

C'est cela la même intuition de François de Sales : la vie dévote, c'est la manière dont le comportement du baptisé consacré à Dieu rayonne dans les gestes les plus simples et les plus quotidiens de la vie humaine. Comme il avait une excellente connaissance de tous les milieux, puisqu'il avait fréquenté les villages en visitant les paysans, son manuel de la vie dévote est empreint de toutes les expériences les plus ordinaires de la vie, parce qu'il savait prêcher. Il prêchait deux fois par jour quand même, ce n'est pas rien, il était tellement proche des gens, et il lui venait spontanément pour parler du mystère de Dieu, de la vie baptismale, de l'eucharistie, les comparaisons qu'il puisait précisément dans la vie des gens qu'il avait rencontré. Je crois que c'est cela qui a fait le succès du livre de la vie dévote.

C'est seulement dans les années soixante du dix-septième siècle qu'apparaîtra le dévot qui sera caricaturé par Molière, Tartuffe. Mais précisément, la personne dévote telle que l'envisage François de Sales, c'est l'anti-Tartuffe, c'est la vraie personnalité chrétienne consacrée à Dieu par le baptême. Cela aura un très grand rayonnement et c'est ce qui sauvera le monde francophone de la spiritualité janséniste. Ce sera comme une barrière, une référence face à ce mouvement.

Toujours dans le même esprit, il a fondé les Visitandines. Et il ne les a pas fondées comme ce qu'elles sont devenues, hélas, paix à elles qui viennent de fêter un centenaire de leur naissance. Mais l'idée de François de Sales pour les Visitandines, premièrement, ce sont des femmes consacrées qui vivent la vie courante, sans habit particulier, sans costume ni cornettes. Deuxièmement, elles avaient le souci des pauvres dans la ville d'Annecy, et troisièmement, ce qui était assez rare à l'époque, celles qui étaient malades ou infirmes faisaient partie de la communauté. Hélas, quand saint François de Sales qui avait fondé cela avec sa grande amie Jeanne de Chantal (c'est une des plus belles amitiés spirituelles de l'histoire de l'Église), malheureusement, à la fin, l'évêque de Lyon qui était déjà un ecclésiastique au sens un peu discutable du terme au dix-septième siècle, a voulu remettre de l'ordre dans tout cela, il leur a imposé la clôture, il leur a imposé le costume, donc, il en a fait des nones comme toutes les autres. L'originalité de l'intuition de saint François de Sales et de Jeanne de Chantal a quand même été un peu dissoute dans le milieu ambiant religieux contemporain.

Je crois qu'on peut beaucoup prier saint François de Sales, parce que c'est un homme d'une immense simplicité dans la sainteté. C'est l'honnête homme de la sainteté. La sainteté ne vise pas à vous distinguer dans le lot, au contraire, elle vous immerge dans la présence à la société, aux amis, aux personnes avec lesquelles vous travaillez. Cela, évidemment, c'est magnifique, il fallait avoir cette intuition-là. Il a eu une répercussion énorme et encore aujourd'hui, on a grand intérêt à relire ses ouvrages. C'est vraiment une mine de réflexion sur la sagesse, et une sorte d'humour qu'il est le seul à avoir. Il est plein d'humanité et de tendresse, jamais moqueur, jamais ironique, mais il sait quand même défendre les positions de la foi surtout en face des opposants parfois assez agressifs.

Prions François de Sales pour qu'il nous éclaire et nous fasse redécouvrir une certaine vie d'honnête homme chrétien aujourd'hui qui puisse rayonner simplement dans la société, c'est sans doute ce dont on a le plus besoin.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public