AU FIL DES HOMELIES

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GRÂCE ET HUMANISME

Dt 6, 4-9; Jn 10, 1-16
St Fançois de Sales - (24 janvier 2012)
Mardi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Image de dévotion (XIXè siècle)

F

rères et sœurs, pour comprendre la figure et l'importance de saint François de Sales, il faut essayer de se défaire d'une certaine idée du dix-septième siècle, le grand siècle comme on l'appelle, et qui fait surtout référence à la deuxième moitié du siècle, au règne de Louis XIV. Saint François de Sales n'est pas du tout de cette époque-là, il est né en 1567, il a donc vécu durant la période de ce qu'on appellerait la Renaissance. Il ne participe pas beaucoup à la culture française telle que nous l'imaginons à la cour. En fait, il vit dans le petit château familial savoyard, c'est là qu'il reçoit sa première éducation. Comme la Savoie est piémontaise depuis pas mal de temps, la culture qui arrive là est plutôt une culture italienne, spontanément humaniste, équilibrée et qui est restée catholique, qui n'a pas été bouleversée par le conflit religieux avec les protestants. Certes, il y a Genève avec l'activité un peu fébrile et assez maladroite de Calvin, mais cela n'entame pas vraiment le fond des populations du Chablais, qui est une province dans le royaume de Piémont-Savoie.

Le jeune François de Sales est donc quelqu'un qui est fondamentalement irénique et qui jouit d'un humanisme spontané extrêmement équilibré. C'est décisif. Jamais il n'a connu dans sa formation ni dans sa sensibilité plus tard, jamais il n'a connu ce terrible conflit qui avait été induit par la Réforme, sur la nature et la grâce. Il l'a connu, mais par ses adversaires, il ne l'a pas vécu lui-même. C'est pour cela que même lorsqu'il est allé au collège de Clermont à Paris, le collège des jésuites (le même collège que fréquentera Molière), il a fort bien reçu des jésuites ce qu'il fallait recevoir, sans toutefois accueillir ce qui n'était pas le meilleur des jésuites. Il a accueilli le sens d'une véritable culture humaniste. C'était le grand génie des jésuites que de faire redécouvrir à toute la jeunesse qui leur était confiée, toute la valeur des grands textes de l'Antiquité, des textes fondateurs de ce qui était l'humanisme de la Renaissance. François de Sales en a largement bénéficié. Comme il ne vivait pas cela en contradiction avec sa piété, il a su harmoniser selon les valeurs humaines une vie selon la grâce. Il a compris petit à petit que les valeurs humaines étaient le lieu même de l'opération de la grâce, non pas un corps étranger en nous-même, uniquement la concupiscence, la nature totalement corrompue et autres choses qui nous viennent hélas de la Réforme. Au contraire, il avait la vision très claire et très simple que si l'homme a été créé cette création est bonne et même si le péché a gâché les choses, il n'a pas anéanti le plan de Dieu sur l'humanité. Lorsqu'il retournera ensuite en Italie, à Padoue pour faire ses études de droit, là encore, il baignera dans une atmosphère spirituelle et intellectuelle protégée du conflit de la religion contre la société.

La période de son épiscopat commence en 1602 environ jusqu'en 1622, à Annecy. Cependant il sera souvent à Paris car il était très estimé et on le fera prêcher deux fois par jour. Ce qu'il a compris à ce moment-là et ce qu'il a voulu promouvoir, c'est l'humanisme de la grâce. La grâce est profondément humaine. Cette période qui correspond en France au moment le meilleur du règne d'Henry IV, c'est une période durant laquelle saint François de Sales est imprégné de l'exemple de Charles Borromée, évêque à Milan son voisin. Pour lui la spiritualité italienne était l'application du concile de Trente qui a été empêchée en France jusqu'à la fin du rège de Mazarin. On ne voulait pas les décrets d'application du Concile parce que cela gênait le système des bénéfices royaux. Lui au contraire, dans sa région qui était à l'abri de ce début de jacobinisme qui essayait de s'imposer en France, il a compris qu'on pouvait être évêque et promouvoir la véritable vie des laïcs dans une spiritualité de l'humanisme et de la grâce. C'est cela sa grandeur. Il a su dire aux gens que c'était dans la mesure où ils étaient vraiment eux-mêmes, dans leur métier, dans leur responsabilité, dans leur vie familiale, que c'était là le lieu du salut et de l'épanouissement de la grâce.

Il a même tenté l'expérience avec des religieuses mais cela a moins bien réussi. Il est devenu l'ami de Jeanne de Chantal qui était la fille d'un des grands magistrats de Dijon et il l'a eu comme pénitente après que ses quatre enfants aient trouvé leur place dans la société. Elle avait été veuve très jeune. Il l'a initiée à ce sens de l'humanisme, et l'a fait sortir de sa timidité, elle ne savait jamais trop quoi faire, et il fallait qu'elle lui écrive une lettre tous les jours ! Il l'a supporté et il l'a promue pour qu'elle devienne supérieure d'un ordre qu'il avait appelé en accord avec elle : la Visitation ; n ordre sans clôture, disponible pour visiter les prisonniers, les pauvres, pour soigner et guérir les malades. Ce pauvre François de Sales qui avait eu l'intuition de Saint Vincent de Paul plusieurs années auparavant, à cause de la législation canonique de l'époque, a été obligé de céder devant les instances de l'évêque de Lyon lui enjoignant d'instaurer la clôture pour les religieuses. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui, les Visitandines n'ont rien à voir avec les fondatrices. Elles essaient de le dire par tous les moyens qu'elles peuvent, insistant sur la spiritualité salésienne, mais en réalité, ce n'est pas cela du tout. Au départ, elles étaient comme les sœurs de saint Vincent de Paul qui allaient aider tout le monde, elle n'étaient pas en clôture. C'est dommage que cet évêque tyrannique de Lyon leur a imposé une règle que saint François de Sales ne voulait pas. C'était son supérieur hiérarchique et il a dû s'incliner.

C'est seulement une dizaine d'années après la mort de saint François de Sales qu'apparaît le jansénisme qui va être une reprise en sous-œuvre d'une théologie très fortement protestantisante et qui a pourri le contexte de la réforme catholique. C'est le moment où les rois et les jésuites, c'est la grande reconnaissance que nous leur devons en France, ont lutté contre ce protestantisme rampant dans lequel il fallait promouvoir uniquement un christianisme de la conscience individuelle, de l'angoisse du salut, de l'inquiétude de l'incertitude d'être sauvé, ce qui a donné naissance à Port Royal, peut-être très brillant intellectuellement, mais catastrophique spirituellement. C'est après donc que ce christianisme-là a émergé, mais la foi chrétienne et la spiritualité chrétienne promouvaient saint François de Sales et saint Vincent de Paul, parce qu'ils étaient engagés tous les deux dans le même combat. Il s'agissait d'une foi chrétienne enracinée dans l'épaisseur et la profondeur de la vie humaine, dans ce qu'elle a de plus simple, de plus ordinaire et de plus concret. C'est cela "L'introduction à la vie dévote". C'est vrai que c'est un peu difficile à lire aujourd'hui, mais il existe des traductions en français moderne qui permettent l'accès à ce livre. Il écrit ce livre pour madame de Charmoisy, dans lequel il lui explique très simplement ce que c'est que la vie chrétienne, chacun dans son état. Il éclaire les moindres détails de la vie, il n'est pas du tout obsédé de la chasteté conjugale, il dit bien que les gens mariés doivent être amoureux l'un de l'autre et aimer leurs enfants. Il leur donne de très bons conseils pour précisément promouvoir cette vie spirituelle dans la vie quotidienne.

On n'est pas loin de cette situation-là actuellement. Ce qui s'est passé depuis le Concile Vatican II a reproduit un peu la période François de Sales ! avec des débordements, c'est clair, mais une période de confiance dans la nature humaine, dans l'homme. Maintenant, on sent poindre de part et d'autre des peurs et des réserves comme si on voulait ressaisir le christianisme et le domestiquer dans un sens de pratiques et de dévotions exclusives du bonheur de vivre avec les autres. Nous sommes sur la même corde raide et j'espère que par l'intercession de ces grands saints que furent saint François de Sales et saint Vincent de Paul, l'Église de France saura trouver le chemin qui ne nous fera pas retomber dans un jansénisme de bas de gamme !

 

 

 

AMEN

 

 

 
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