AU FIL DES HOMELIES

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 L'HOMME DEVANT DIEU

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

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endu de tout mon être, je cours vers le but, cherchant à saisir, ayant moi-même été saisi". Frères et sœurs, il y a des génies qui se manifestent assez tard dans leur activité et dans leur œuvre. C’est le cas de Grégoire de Nysse, qui était le jeune frère de saint Basile qui faisait tellement de volume, et avait tellement d’importance, qu’il régissait les Églises avoisinantes, comme la sienne, avec tellement de poids et de force, que son jeune frère qui d’ailleurs était marié, Grégoire, était pour ainsi dire, dans l’ombre. Il était comme tous les hommes de cette époque-là, de l’élite cultivée, un homme qui avait étudié, qui connaissait bien la tradition surtout philosophique, saint Grégoire de Nysse avait une sorte d’enracinement dans sa réflexion dans sa méditation sur ce qu’est l’homme, également aussi bien du côté païen, c’est un homme qui connaît très bien les grands auteurs païens classiques, et puis également du côté chrétien. Dans la famille de Basile, même si on n’était pas baptisé à la naissance, on vivait quand même dans un contexte de famille chrétienne, puisqu’il y avait eu plusieurs autorités ecclésiastiques dans leur famille.

C’est seulement sans doute vers la mort de Basile que Grégoire apparaît véritablement sur le terrain. A ce moment-là, il va pouvoir développer une théologie qui va partir dans de multiples directions, mais qui est surtout originale dans sa manière de présenter le problème de l’homme devant Dieu. C’est surtout ce qu’en a retenu la recherche contemporaine. Je dirais qu’il y a deux choses : la première c’est que Grégoire de Nysse est convaincu que la vie chrétienne est un processus pédagogique. C’est vrai que le christianisme, à l’époque est acclimaté depuis peu et que les gens n’ont pas spontanément, même les chrétiens, des réflexes vraiment chrétiens. Par conséquent, il faut inventer un nouveau type d’homme. Or, dans le monde grec, on savait que la mission principale d’une société, d’une cité, comme on l’appelait, c’était de former des citoyens. Et le processus par lequel on formait les citoyens cela s’appelait la "païdeia", ce qui a donné en français notre mot "pédagogue, pédagogique". Ce n’était pas tout à fait l’Education Nationale revue et corrigée telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’était plutôt une certaine manière d’apprendre aux jeunes, à vivre et à trouver leur place dans la cité. Ce processus pédagogique incluait aussi bien des rites sociaux, des rites religieux, et une formation intellectuelle.

Dans l’Antiquité, un jeune homme, un enfant même, apprenait à lire et à écrire directement dans les poèmes du vieil Homère, parce qu’en même temps qu’il apprenait les lettres et les mots, il apprenait le grand idéal guerrier qui avait animé toute la cité antique. Ensuite, le jeune homme franchissait des rites de passage, et qui aboutissait au fait de participer au service militaire, ce qu’on appelait "l’éphoebie", c’est-à-dire le moment où de dix-huit à vingt ans, on apprenait le métier des armes, où l’on était initié à la vie militaire, généralement par un aîné. C’est un peu ce qui justifie le contexte d’initiation qu’on appelait "pédophilia" et qui n’a rien à voir avec le vice moderne qui est stigmatisé dans les tribunaux aujourd’hui, qui était la prise en charge d’un jeune homme pour lui donner son instruction civique et militaire.

Cela formait un tout. En fait on devenait citoyen par une sorte de formation globale, c’était d’une certaine manière, à l’inverse de l’Éducation Nationale aujourd’hui, puisque aujourd’hui, on maintient l’éducation privée d’un côté, et de l’autre côté, l’éducation qu’on apprend à l’école. Il y a école et vie privée familiale. Dans l’époque de saint Grégoire de Nysse, c’était une sorte d’éducation globale, et ce que Grégoire a compris, c’est qu’il fallait reprendre de fond en comble ce projet de l’éducation chrétienne, qu’à ce moment-là, il fallait remplacer Homère par les évangiles, il fallait remplacer l’éphoebie et le passage par le catéchuménat et le baptême, il fallait remplacer l’insertion dans la vie de la cité par la vie de prière, la vie mystique et la vie sacramentelle. Donc, toute son œuvre est une sorte de réflexion au second degré, sur la manière dont on peut, effectivement, introduire le jeune homme et l’homme adulte qui veut être baptisé, dans cette vie de la cité. Dans cette perspective-là, Grégoire de Nysse a trouvé une référence qui est assez intéressante, c’est le personnage de Moïse. Moïse, vous le savez est un homme né chez les égyptiens,qui a hérité de la culture égyptienne, et que Dieu a formé pédagogiquement pour devenir le chef du peuple d’Israël et le médiateur de la Loi.

Par conséquent, Grégoire de Nysse voyait dans le personnage de Moïse un homme qui avait changé de culture, de comportement, et même de citoyenneté, tout cela étant garanti par une pédagogie divine. C’est ce qui lui a donné l’envie d’écrire ce merveilleux ouvrage, un peu ennuyeux à certains moments, il ne faut pas se faire d’illusions, mais extrêmement riche et qui devait avoir à l’époque, un certain succès, un genre best-seller, et qui s’appelait précisément : "La vie de Moïse". Il faut voir dans cet écrit, un projet pédagogique global pour faire entrer un homme de l’Antiquité dans la vie chrétienne comprise comme une vie citoyenne au grand sens du terme : citoyen de la maison du Père. C’est ainsi que Grégoire de Nysse et a compris tout l’idéal anthropologique et a renouvelé, en utilisant les catégories de penser de l’Antiquité, a renouvelé complètement la perspective de la formation et de l’éducation humaine.

Parmi toutes les valeurs qu’il a promises, il y en a une qui me paraît assez importante, c’est que chez Grégoire de Nysse (et là, il s’inscrit en contradiction avec la tradition païenne à laquelle il avait à faire), fidèle à l’évangile, fidèle à saint Paul, il comprend que la vie chrétienne et l’existence chrétienne ne sont pas de tout repos. Alors que les anciens comprenaient l’idéal de sagesse comme le fait d’arriver à une sorte d’état sans mouvement, de contemplation immobile dans laquelle on s’assimilait à Dieu, Grégoire de Nysse a compris à travers un certain nombre de thèmes pauliniens et notamment celui que nous avons entendu dans l’épître, que la vie chrétienne était un mouvement permanent. Saint Paul a d’ailleurs cette très belle image : "Tendu de tout mon être", c’est le moment où les coureurs dans les jeux du stade (ceux qui ont été à Olympie, cela vous dit quelque chose), donnaient le dernier coup de rein et de poitrine pour passer en tête au moment où on franchissait la ligne d’arrivée. Tendu de tout mon être … c’est le moment où le sprinter se jette pour la dernière foulée pour essayer de gagner encore un millième de seconde par rapport aux autres concurrents. Cela s’appelle en grec d’un nom un peu technique : "l’epectasis", c’est-à-dire la tension dans laquelle on est tendu mais pour "sortir de", sortir du rang, sortir du groupe pour remporter le prix.

Grégoire de Nysse y a vu le prototype même de la vie chrétienne. La vie chrétienne est une perpétuelle épectase, cette espèce de mouvement de tension par lequel l’homme est appelé à sortir de lui-même, par une sorte d’effort dans lequel il est entraîné, emporté au-delà de lui-même pour entrer en Dieu. Saint Grégoire de Nysse considérait que c’était tellement enraciné dans l’existence humaine, que cela faisait tellement partie de l’existence humaine chrétienne, qu’il pensait même qu’au paradis, ça continuerait, et qu’au paradis, nous serions sans cesse en train de franchir la ligne d’arrivée en pleine épectase. Il a écrit un très beau passage sur la vision céleste, la vision de Dieu, qu’il a décrite par cette formule très belle et qu’on retient assez facilement : nous contemplerons Dieu de commencement en commencement par ces commencements qui n’auront pas de fin. C’est-à-dire que lorsque nous serons en face de Dieu, le but à atteindre, le mystère de Dieu à atteindre sera à la fois infiniment proche, comme on est proche au moment où on arrive sur la ligne d’arrivée, et en même temps, toujours plus lointain, il y aura toujours un mouvement d’épaule pour essayer d’arriver et de pénétrer plus avant dans ce mystère de Dieu.

Donc, vous voyez, à travers cette vision des choses, je crois que saint Grégoire de Nysse a transformé vraiment la perspective et la vision de l’existence humaine. Il a vu la vie comme une existence, non plus comme cette espèce de manière d’arrondir ses facultés et ses possibilités pour tendre à l’immobilité et à la plénitude sur soi, mais au contraire, une sorte de dépossession permanente de sortie de soi pour aller à la rencontre de Dieu. Inutile de vous dire que ces valeurs de pédagogie de l’existence chrétienne et d’épectase et de tension vers le mystère de Dieu ont beaucoup intrigué les théologiens modernes, et que les grands savants modernes qui se sont intéressés à l’Antiquité tardive ont toujours considéré Grégoire de Nysse comme une sorte de pivot et de point de référence pour leur recherche. C’est effectivement lui qui, dans le domaine de la culture grecque, au moins au niveau de la compréhension de l’homme et de la relation avec Dieu, a profondément modifié, et donné déjà des accents extrêmement modernes à cette manière de voir.

C’est pourquoi je pense qu’aujourd’hui, nous pouvons prier Grégoire de Nysse, pour qu’il nous aide nous-mêmes à comprendre notre propre vie, non pas comme la recherche d’une installation, d’une sorte de vie chrétienne statique dans une contemplation immobilisée,un peu figée et paralysée, mais au contraire dans ce mouvement de tension, de déperdition de soi-même et d’élan vers Dieu pour que nous retrouvions sans cesse la nouveauté de l’évangile, telle qu’elle nous apparaît et qu’elle nous happe en avant de nous-même.

 

AMEN

 

 

 

 
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