AU FIL DES HOMELIES

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MOUVEMENT ET OBSCURITÉ

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a figure de Saint Grégoire de Nysse que nous fêtons aujourd'hui est une figure assez singulière dans l'histoire de l'Église. C'est un Père oriental, c'est le jeune frère de saint Basile de Césarée. Autant saint Basile est un homme entreprenant, une sorte de meneur d'hommes, un chevalier d'industrie, mais au plan spirituel, autant Grégoire de Nysse est un homme réservé, discret, finalement pas très sûr de lui, et qui a vécu pratiquement dans l'ombre de son frère tant que son frère a été vivant. Son frère était évêque de Césarée, et le pauvre Grégoire de Nysse, lui s'était contenté d'une vie beaucoup plus modeste, restant plus proche du milieu familial, et vivant marié et père de famille. Simplement, cela arrive parfois dans les familles que c'est au moment de la mort de l'aîné, que Grégoire a trouvé sa véritable stature. Je ne sais pas comment on peut expliquer cela psychologiquement, mais toujours est-il que Grégoire, à son tour, a eu la position d'évêque, on pouvait être évêque et être marié, à l'époque, cela ne posait aucun problème, et d'autre part, il est devenu un véritable docteur de la foi. Il s'inscrit évidemment dans le sillage dans toute la pensée qu'avait développé son frère, mais avec beaucoup d'originalité et de singularité.

J'aimerais simplement attirer votre attention sur un petit détail qui est souvent souligné d'ailleurs, mais qui me paraît révélateur. Vous avez peut-être remarqué un texte de l'épître de saint Paul aux Philippiens, dans lequel saint Paul décrit un peu sa recherche de Dieu, il dit : "Je ne suis pas encore au but, je ne suis pas déjà parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ. (Il fait allusion à sa conversion). Non, frères, je ne me flatte pas d'avoir déjà saisi, je ne suis pas arrivé au but, mais je dis seulement ceci, oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus." Ce mot : tendu de tout mon être en grec, se dit "epaktomenos", un nom un peu bizarre, et saint Grégoire de Nysse avait été très frappé par ce texte de saint Paul. Quand il veut décrire la vie spirituelle, la vie de recherche de Dieu, pour lui, c'est le mot-clé : tendu de tout mon être. Cela se vit dans la tension, il a inventé le mot : "épectase", ce qui veut dire la tension vers Dieu.

Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est une notation très originale de la part de saint Grégoire. La plupart du temps, dans l'Antiquité, quand on se figurait la recherche de Dieu, on se la figurait plutôt sur le mode de la sieste et du repos. Rechercher Dieu, c'était normalement, être dans un état de perfection, de béatitude absolument statique et d'immobilité, sans problème, sans mouvement et sans tension. On était donc tributaire de cette manière de voir qui était très liée à la métaphysique grecque : tout ce qui bouge est imparfait, tout ce qui ne bouge pas est plus parfait. Donc, quand on cherche Dieu, c'est une chose beaucoup plus parfaite que de faire la cuisine, la cuisine, c'est l'épectase, c'est le mouvement, c'est la tension (les cuisinières peuvent le dire), et de l'autre côté au contraire, la contemplation mystique, la vue de Dieu, c'est l'immobilité, c'est la tranquillité, c'est le repos, c'est la sieste. Tous les Pères de l'Église, surtout dans l'Église d'Orient pensent presque tous dans ces catégories-là. Ils n'imaginent pas que la recherche de Dieu puisse être de l'ordre d'une sorte de hâte, de mouvement, d'inquiétude, et il n'y en a pratiquement que deux dans l'Antiquité qui ont vraiment thématisé cette idée de la recherche de Dieu sur le mode du mouvement et de la recherche active, c'est saint Grégoire de Nysse, celui que nous fêtons aujourd'hui et par certains côtés, son homologue occidental, saint Augustin. C'est lui qui a dit cette phrase qui pourrait être signée par saint Grégoire : "Tu nous a fait pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos, jusqu'à ce qu'il repose en Toi".

C'est une chose tout à fait étonnante et très moderne, ce qui fait que saint Grégoire de Nysse depuis à peu près quatre-vingts ans, non pas d'ailleurs à cause des chrétiens, mais c'est un juif qui a redécouvert l'originalité de Grégoire de Nysse, c'est Werner Hieger, un grand savant philologue allemand, qui était très intrigué par cette originalité de Grégoire de Nysse et qui a entrepris l'édition critique et scientifique de ses œuvres complètes. Ce que Grégoire de Nysse a développé, c'est de dire : la recherche de Dieu n'est pas sur le mode d'une sinécure, d'une sorte d'activité du style de longs jours paisibles et tranquilles sur la côte d'Azur, c'est en réalité une sorte d'inquiétude et de mouvement permanent. Il a cherché à l'illustrer par un texte qui l'a rendu très célèbre, puisque c'est le Père Daniélou qui l'a traduit, commenté et présenté au public français, c'est la vie de Moïse. Précisément, Grégoire de Nysse voyait dans la vie de Moïse, qu'il a développée, commentée, expliquée à partir du livre de l'Exode, il voyait dans la vie de Moïse le prototype de toute recherche chrétienne de Dieu. Moïse est un homme qui n'a pas eu une vie de tout repos, au contraire, il était perpétuellement en exode, c'est le sens même du livre de l'Exode, c'est le livre de Moïse qui à la fois cherche Dieu et conduit le peuple sur le chemin de la recherche de Dieu. Grégoire de Nysse a développé une sorte de spiritualité dans ce livre qui s'appelle la vie de Moïse, dans lequel il développe deux thèmes paradoxaux, le premier, c'est que Dieu se trouve dans le mouvement, dans la recherche incessante vers Lui, et le deuxième thème qui aura un grand succès dans toute la mystique orientale, Dieu se trouve dans la ténèbre. Quand Moïse doit recevoir les tables de la Loi, et avoir cette perception de la présence de Dieu, cela se passe dans la nuit obscure qui enveloppe le Sinaï.

Saint Grégoire de Nysse n'en était pas à un paradoxe près, puisqu'il a montré qu'au fond, le lieu même de la recherche de Dieu, c'est le mouvement et l'obscurité. Je crois que de ce point de vue-là, ce peut être un guide pour notre propre vie aujourd'hui. Nous vivons dans un monde, une mentalité, une sensibilité dans laquelle la recherche de Dieu est quelque chose de très agité et de très difficile, de souvent troublant, et d'autre part, nous vivons dans un monde pour qui la présence de Dieu n'est pas de l'ordre de la lumière et de l'évidence, mais plutôt de l'ordre de l'obscurité et de la recherche comme à tâtons.

Que Saint Grégoire de Nysse nous aide dans ce contexte qui finalement ressemble un peu à celui dans lequel il a vécu, à retrouver ces vraies valeurs, à savoir que Dieu n'et pas celui qui pose des conditions pour le trouver, mais Dieu est celui qui se laisse découvrir même dans le mouvement et l'inquiétude de notre vie quotidienne. D'autre part, Dieu est quelqu'un qui est assez bon et miséricordieux pour se faire découvrir même dans une certaine ténèbre et une certaine obscurité, opacité de notre vie.

 

AMEN

 
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