AU FIL DES HOMELIES

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GRÉGOIRE DE NYSSE : EVÊQUE, THÉOLOGIEN ET MYSTIQUE

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Alost : Stalles
Le moine scrutant les Écritures 

A

u milieu du quatrième siècle, on peut dire que l'Église de Cappadoce était au cœur de l'Église universelle puisque trois grands saints vivaient alors dans cette région saint Basile, archevêque de Césarée, Basile le Grand, saint Grégoire de Nazianze son ami, et saint Grégoire de Nysse de cinq ans plus jeune que Basile son frère aîné.

Saint Grégoire de Nysse n'a pas été un grand évêque comme Basile, il n'était pas un très bon administrateur, ses finances n'étaient pas très bien tenues et son frère Basile qui l'avait nommé à Nysse lui reprochait d'être un peu trop faible avec ses diocésains, de manquer de fermeté pour les remettre dans le droit chemin. Il n'a pas été non plus un grand orateur comme saint Grégoire de Nazianze qui fut patriarche de Constantinople et qui a composé tant d'admirables poèmes, discours et sermons. Mais par contre des trois Cappadociens, Grégoire de Nysse, a été sans doute le plus profond théologien et le plus grand mystique. Il a été marié et il ne se destinait pas spécialement à la vie monastique, ni à la vie ecclésiastique, à cette époque-là on pouvait être marié et en même temps devenir évêque, quand son frère Basile l'a appelé à être évêque de Nysse. Marié, connaissant la joie du mariage et ayant profondément aimé son épouse, Grégoire a été aussi attaché passionnément à la vie monastique dont il a écrit non seulement une charte dans son "Traité sur la Virginité", mais encore dont il a été l'animateur spirituel puisque c'est lui qui a donné les fondements mystiques à tous ces moines que son frère Basile rassemblait dans des monastères sous la règle que Basile avait écrite.

Saint Grégoire de Nysse a aussi été un grand théologien. Il a profondément creusé le mystère de la Trinité. C'est pourquoi nous avons lu cette page d'évangile où Jésus se proclame la lumière du monde et où Il parle des rapports entre le Père qui l'a envoyé et Lui-même et du témoignage que le Père lui rend. Comme son frère Basile, Grégoire de Nysse a particulièrement défendu la divinité de l'Esprit Saint qui, à cette époque-la, n'était pas encore admise clairement par tout le monde. C'est précisément le deuxième concile de Constantinople où Grégoire de Nysse a joué un rôle important qui a défini la divinité du Saint Esprit contre ceux qu'on appelait les Pneumatomaques et qui la niaient.

Mais l'aspect le plus important de la vie de Grégoire de Nysse, c'est sa vie mystique enracinée profondément dans la lecture, la méditation, la rumination de l'Ecriture. Il a écrit plusieurs homélies sur l'Écriture et notamment sur le Cantique des Cantiques qui sont parmi les plus grands textes de la vie de l'Église. Sa doctrine mystique peut se résumer en trois points.

Le premier, c'est que l'homme est image de Dieu. Il y a en nous l'effigie de Dieu. La trace du visage de Dieu est imprimée au fond de notre être et si notre péché a obscurci cette image, il faut que l'ascèse, que Grégoire de Nysse ne conçoit pas comme quelque chose de négatif mais comme une sorte de passion qui nous fait tendre de tout notre être vers Dieu, il faut par cette ascèse, enlever toutes les scories qui ont tâché, abîmé, obscurci en nous cette image de Dieu, pour lui permettre de resplendir au fond de notre cœur. Nous sommes de la famille de Dieu, nous sommes de sa race, nous sommes ses intimes et nous portons en nous son image.

Le deuxième point de la doctrine de Grégoire de Nysse, c'est que le but de la vie, c'est de voir Dieu. Il n'y a rien d'autre qui puisse capter nos énergies, qui puisse donner un sens à notre vie que cette contemplation du visage de Dieu. Précisément, ici-bas, c'est en rentrant en nous-même pour découvrir cette image de Dieu déposée au fond de notre cœur cette présence quasiment visible de Dieu en nous, que nous pouvons nous acheminer vers cette contemplation qui pourtant n'est qu'un commencement.

Le troisième point et le plus caractéristique de la doctrine de Grégoire de Nysse et qui lui est le plus personnel, c'est ce qu'on appelle l'épectase. C'est cette sorte d'élan, jamais terminé, de la marche en avant de l'âme vers Dieu. Nous lisions tout à l'heure le texte de saint Paul qui est la charte même de cette doctrine spirituelle de saint Grégoire de Nysse :"Tendu de tout mon être, oubliant le chemin parcouru, j'avance vers la force de la Résurrection du Christ." C'est cela que Grégoire de Nysse enseigne. C'est que l'on n'a jamais fini d'avancer :"La vraie perfection n'est jamais réalisée, elle est toujours en mouvement vers le mieux. La perfection n'est contenue par aucune limite." Et dans son Commentaire du Cantique : "Croître sans fin, en s'approchant, dans toutes les éternités des éternités de Celui qui est le toujours plus grand."

L'infinité de Dieu est comme un appel qui s'adresse à nous, qui éveille en nous un désir et un désir sans limites. Car, à mesure que nous avançons vers Dieu, nous percevons toujours plus profondément cet infini de Dieu qui nous aspire vers Lui et qui nous entraîne toujours au-delà. Vous connaissez sans doute ce célèbre passage de saint Grégoire de Nysse qui résume bien sa doctrine spirituelle et qui se trouve dans le Commentaire du Cantique des Cantiques : "Le Verbe dit à l'âme qui est l'Epouse du Cantique : "Lève-toi !" Il redit Lève-toi ! à celle qui s'est déjà levée. Et il dit à nouveau : "Viens à celle qui est déjà venue. En effet, à celui qui se lève vraiment, toujours il faudra se lever à nouveau. Et à celui qui court vers Dieu, jamais ne manqueront les larges espaces. Celui qui monte ne s'arrête jamais, allant de commencement en commencement par des commencements qui n'ont jamais de fin." C'est pourquoi, expliquant le cheminement de l'âme, non seulement ici-bas, mais même dans l'éternité, car pour Grégoire de Nysse, l'éternité est un chemin infini par lequel nous entrerons sans cesse toujours plus avant dans la vision et le bonheur de Dieu. Grégoire de Nysse s'appuie sur le personnage de Moïse qui, alors qu'il parlait déjà face à face avec Dieu, demandait encore à Dieu : "Montre-moi ta Face !" Et Dieu lui disait : "Je te cacherai dans le creux du rocher, je soulèverai ma main et tu pourras me voir de dos." Et Grégoire de Nysse ajoute que Moïse voyait Dieu de dos, parce qu'il marchait à sa suite, parce qu'il courait après Lui et c'est ainsi qu'il était entraîné par cette vision encore imparfaite de Dieu vers des visions toujours plus profondes. Écoutez ce qu'il dit dans cette vie de Moïse dont il fait le symbole de la vie de l'âme : "L'âme s'élève toujours davantage au-dessus d'elle-même, tendue par le désir des choses du ciel, comme dit l'Apôtre Saint Paul, et son vol la mène toujours plus haut. Le désir qu'elle a, en effet, de ne pas se contenter de ce qu'elle a acquis lui communique un mouvement ascensionnel qui n'a pas de fin, car elle trouve toujours dans ce qu'elle a réalisé un nouvel élan pour voler plus haut. Seule, en effet, l'activité spirituelle a cette propriété de nourrir sa force en la dépensant et de ne pas perdre mais d'augmenter sa vigueur par l'exercice."

Frères et sœurs, que ce grand saint nous invite, nous aussi, à cet élan de tout notre être vers Dieu. Que l'amour passionné de Dieu remplisse notre vie et nous entraîne toujours plus loin, toujours plus haut. Que nous ne nous contentions jamais de ce que nous possédons déjà, de ce que nous connaissons déjà, de l'état de notre âme tel qu'il est maintenant, mais que, toujours, se creuse en nous le désir, le besoin d'aller plus loin, car Dieu est infini et son appel n'a pas de limites.

 

AMEN

 

 

 
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