AU FIL DES HOMELIES

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UNE SAINTETÉ PARADOXALE

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 1986)
Vendredi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile où Jésus se proclame la lumière du monde et où Il affirme son identité avec le Père ("Si vous Me connaissiez vous connaîtriez aussi mon Père") est particulièrement choisie pour la fête de saint Grégoire de Nysse qui a été sans cesse le chantre de la lumière divine et du mystère de la Trinité.

La personnalité de saint Grégoire de Nysse est assez paradoxale. Il est le frère plus jeune de saint Basile le Grand, et alors qu'il voulait avoir une car­rière civile universitaire brillante, son frère l'a appelé à l'épiscopat et aussi longtemps que saint Basile a vécu, on peut dire que saint Grégoire a été un peu dans l'ombre de son frère. Mais à la mort de saint Basile, saint Grégoire de Nysse a révélé toutes ses capacités et il est devenu un des grands personnages de l'Église d'Orient et il a dépassé son propre frère en profondeur théologique, devenant sans doute le plus grand théologien de l'Église d'Orient. Il a participé au concile de Constantinople en 381 pour la défense de la divinité du Saint Esprit que Basile lui-même avait déjà défendu dans son Traité du Saint Esprit, mais c'est Grégoire de Nysse qui achèvera et mènera à sa plus grande profondeur l'œuvre de son propre frère à l'ombre de qui il avait semblé d'abord non pas éteint mais légèrement effacé.

Autre paradoxe, saint Grégoire de Nysse, puisqu'il voulait avoir une carrière dans le monde, s'était d'abord marié. Il était marié tout en étant évê­que, ce qui à l'époque, n'état pas incompatible. Et voilà qu'il a été le grand chantre de la virginité, de la vie monastique. Il a écrit un traité sur la virginité qui est parmi les plus beaux et les plus profonds et il a été le grand défenseur de la vie monastique, le grand pro­pagateur de cette vie monastique. Il faut dire qu'à cette époque, on admettait aussi, et ce fut le cas des propres parents de saint Basile et de saint Grégoire, que l'on pouvait être marié et vivre cependant à la manière des moines si, bien sûr, les deux conjoints en étaient d'accord, faisant de leur propre demeure, de leur foyer, un véritable petit monastère domestique.

Autre paradoxe encore, saint Grégoire de Nysse qui est un très grand théologien et qui a su ma­nier les concepts les plus difficiles de la pensée hu­maine, est en même temps et surtout le plus grand docteur mystique d'Orient et celui qui a su parler de la façon la plus profonde de l'aventure spirituelle de l'âme à la recherche de Dieu.

Et nouveau paradoxe encore, saint Grégoire de Nysse qui était nourri de la philosophie antique et en particulier de Platon et Aristote pour qui la perfec­tion réside dans l'éternelle immobilité de Dieu, voilà que Grégoire de Nysse sera au contraire le chantre de ce mouvement infini, incessant et qui ne s'achève jamais qui fait que nous pénétrons sans cesse de plus en plus dans l'intimité de Dieu sans jamais parvenir à son terme.

C'est sur l'aspect de théologie mystique de saint Grégoire de Nysse que je voudrais insister quel­ques instants, aussi bien il synthétise tout l'essentiel de son apport à la pensée chrétienne. Il a été particu­lièrement le commentateur du Cantique des cantiques, cet admirable poème de l'Ancien Testament, dans lequel nous est raconté l'amour du Bien-Aimé pour sa Bien-aimée, c'est-à-dire l'amour de Dieu qui est le Bien-Aimé pour sa Bien-aimée qui est tout à la fois le peuple d'Israël, l'humanité et, ainsi que l'interprètera saint Grégoire de Nysse à la suite d'Origène, l'âme de chacun d'entre nous.

Saint Grégoire de Nysse nous dit donc que Dieu est si infini que nous n'avons jamais fini de pé­nétrer en Lui. Le Cantique des cantiques représente pour lui ce moment où l'âme, libérée de ses attaches, est tout entière sous l'emprise de l'amour divin. Je vous lis quelques lignes du Cardinal Daniélou qui commente ainsi le Cantique des cantiques :

"Grégoire montre qu'à travers les expressions de la passion humaine c'est l'intimité de l'amour divin que l'âme purifiée découvre dans le Cantique. Cet amour jette l'âme à la recherche du Verbe. Celui-ci se communique à elle par ses dons et tout à la fois il se dérobe à ses prises par l'infini de son essence, car l'absolu et l'immensité de l'essence divine empêchent qu'elle soit jamais entièrement comprise par-notre intelligence créée. C'est le thème de la "ténèbre di­vine". Dieu est comme une ténèbre dans laquelle nous nous avançons à la recherche de la lumière, en pro­gressant de lumière en lumière sans parvenir jamais à la plénitude, car elle est toujours plus loin et elle nous attire toujours plus loin vers elle. La vie spiri­tuelle apparaît ainsi à Grégoire comme une perpé­tuelle croissance où l'âme qui cherche Dieu est à la fois sans cesse comblée, à la mesure de sa capacité et assoiffée d'une plus pleine possession. D'abord dé­couragée de ne pouvoir étreindre définitivement Celui qu'elle aime, l'âme comprend peu à peu que c'est dans cette perpétuelle progression que réside pour elle vraiment l'union avec le Bien-Aimé, car dans le mi­roir de l'âme transfigurée le visage du Bien-Aimé se reflète d'une manière toujours plus proche."

Et voici quelques mots de saint Grégoire de Nysse lui-même introduisant son commentaire du Cantique des cantiques : "Vous qui, sur le conseil de Paul, vous êtes dépouillés comme d'un vêtement misé­rable du vieil homme avec ses œuvres et ses convoiti­ses, vous qui avez revêtu par la pureté de votre vie les vêtements éblouissants que le Seigneur montra au jour de sa Transfiguration sur la montagne ou plutôt qui avez revêtu Notre-Seigneur Jésus-Christ Lui-même pour devenir libres et divins, vous qui avez été transfigurés avec Lui, apprenez le mystère du Canti­que des cantiques. Dans le livre est en un sens parée comme une fiancée en vue d'une union incorporelle, spirituelle, immatérielle avec Dieu. Et Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, nous montre là la voie bienheureuse et parfaite du salut, j'entends celle de l'amour."

Et par l'amour nous dira saint Grégoire de Nysse "non seulement nous sommes entraînés tou­jours plus loin à la recherche du Bien Aimé, non seu­lement notre désir ne cesse de se multiplier, et plus nous avançons plus nous sommes comblés, plus nous désirons être comblés davantage et mieux connaître Celui que nous n'aurons jamais fini de connaître, mais en même temps, notre âme devient de plus en plus transparente, de plus en plus semblable à un miroir". Et ce miroir reflète l'image du Bien-Aimé, ce qui fait que tout en nous élançant vers Lui par l'amour, nous devenons semblables à Celui que nous aimons. Et c'est le thème que saint Grégoire de Nysse développe sous l'image de la colombe, car dans le Cantique des cantiques le Bien-Aimé parle à sa Bien-aimée en lui disant : "Viens ! ma toute belle, ma co­lombe, viens vers Moi !" Saint Grégoire de Nysse voit dans cette image de la colombe une figure de l'Esprit Saint, puisque l'Esprit Saint s'est manifesté sous l'ap­parence d'une colombe en descendant sur le Christ au jour de son baptême. Et ainsi quand l'âme devient colombe c'est qu'elle devient semblable à l'Esprit, c'est qu'elle reflète en elle l'image de l'Esprit Saint.

Voici ce qu'il nous dit à propos du verset du Cantique de cantique : "Tes yeux sont comme des co­lombes. Lorsque les pupilles sont claires, les gens qui les fixent peuvent y voir leur propre visage. C'est pourquoi on loue la beauté des yeux en disant que l'image de la colombe apparaît sur leur pupille car on reçoit en soi-même l'image de ce vers quoi on re­garde. Et celui qui ne regarde ni vers la chair, ni vers le sang, mais fixe son regard sur l'Esprit, vit dans l'Esprit, marche dans l'Esprit, met à mort les œuvres du péché par l'Esprit et il devient tout entier Esprit et non plus seulement psychique ou charnel. C'est pour­quoi l'âme délivrée de ses passions charnelles pos­sède dans ses yeux l'image de la colombe qui est l'image de l'Esprit Saint brillant dans la pupille de son âme."

Et ainsi, recevant en elle l'image de l'Esprit Saint et s'avançant sans cesse plus loin à la rencontre du Christ, l'âme ne cesse de marcher de splendeur en splendeur. Et c'est pourquoi, nous dit encore saint Grégoire de Nysse : "Le Verbe qui redresse tous ceux qui sont courbes, crie à l'Église, c'est l'Épouse du Cantique, à travers les fenêtres : "Lève-toi ! toi qui avais glissé dans la boue du péché, toi qui avais été enchaînée par le serpent, qui étais tombée à terre et que la désobéissance avait entraînée dans la chute. Relève-toi. Il ne suffit pas de te relever de ta chute. Avance et progresse dans le bien, jusqu'au bout de ta course vers la perfection. Lève-toi ! Viens ! A peine a-t-elle entendu la puissance du Verbe qu'elle se lève, s'avance et s'approche de la lumière."

Alors, frères et sœurs, comme la Bien-aimée du Cantique, laissons-nous séduire afin d'être à notre tour transfigurés par Celui vers qui nous regardons.

 

AMEN

 

 

 
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