AU FIL DES HOMELIES

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DYNAMISME D'UN HOMME LIBRE

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

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i vous Me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père !" Ces paroles qui préludent à celles plus célèbres encore de Jésus à Philippe : "Qui Me voit, voit le Père !" nous montrent Jésus comme Révélateur du mystère de Dieu. C'est pourquoi nous les lisons en cette fête de saint Grégoire de Nysse parce qu'il a été un des grands théologiens de l'histoire de l'Église et qu'il a montré comment le Verbe, en s'incarnant, devenait révélation du Père.

Pourtant je voudrais insister sur un autre as­pect de saint Grégoire de Nysse, sur son anthropolo­gie, sa conception de l'homme car c'est sans doute sur ce point qu'il est le plus original parmi tous les théo­logiens de l'histoire de l'Église. Pour Grégoire de Nysse, ce qui caractérise l'esprit, qu'il s'agisse de Dieu, des anges ou de l'esprit humain, ce qui caracté­rise l'esprit par rapport à la matière, au corps limité, c'est son infinitude. L'esprit est sans limite. L'Esprit de Dieu, l'Esprit créateur est infini d'une manière ac­tuelle, présente. Il embrasse toute chose. L'esprit créé, comme l'esprit de l'homme n'est pas infini comme l'Esprit de Dieu mais il est infini par sa tendance, par l'appel que Dieu lui adresse, par le désir qui répond à cet appel et qui fait que, sans cesse, cet esprit va en approfondissant sa relation avec Dieu. Nous ne som­mes pas infinis comme Dieu est infini, parce que tout serait en nous, mais parce que, d'une certaine manière, nous sommes attirés par ce tout qu'est Dieu et nous sommes sans cesse en marche vers Lui.

Cette conception de l'homme, selon saint Grégoire de Nysse, est très remarquable parce que c'est une conception dynamique, une conception de l'homme comme étant sans cesse en mouvement et l'être humain se traduit par un dépassement perpétuel. Cette capacité vient de ce que l'esprit de l'homme est à l'image de Dieu, une image imparfaite certes, mais une image réelle qui rend notre esprit capable de Dieu, c'est-à-dire capable de se configurer progressi­vement, petit à petit à Dieu, selon une capacité qui croît à mesure même qu'elle est comblée. Plus Dieu se donne à nous, plus Dieu nous comble et plus Il creuse en nous un désir plus grand, un appel plus grand en­core qui nous poursuit et nous envoie plus loin. C'est pourquoi le rassasiement et le désir vont de pair, pour saint Grégoire de Nysse. Et c'est la même chose qui fait que l'homme est en même temps, rempli de Dieu et en marche vers Lui. Ceci se traduit aussi, pour saint Grégoire de Nysse, par le fait que l'homme est continuellement créé. La création n'est pas un acte donné au départ, à la suite duquel l'homme vaquerait à ses occupations selon sa nature. Dieu créé l'homme sans cesse parce qu'Il l'appelle toujours à Lui et le conduit toujours plus loin, en le faisant grandir à la mesure même qu'Il le comble.

Comment se réalise cette marche de l'homme vers Dieu ? Elle s'opère par le fait que l'homme se tourne vers Dieu. C'est dans la mesure où nous nous tournons vers Dieu que nous lui devenons semblables. Car l'homme, par la contemplation de ce qu'il regarde, se configure, devient semblable à ce qu'il contemple. Et le péché consiste précisément à nous détourner de Dieu pour nous tourner vers le serpent, vers le démon. Et dans la mesure où nous nous tournons vers le ser­pent, nous prenons la ressemblance du serpent. Alors que si nous nous tournons vers Dieu, grandit en nous la ressemblance avec Dieu. C'est ainsi que l'image de Dieu en nous va se développant. Plus nous regardons avec amour ce Dieu dont l'image, à travers les yeux de notre cœur, vient s'imprimer en nous, plus nous lui devenons semblables. C'est le don de grâce. C'est cela la beauté pour saint Grégoire de Nysse. La beauté c'est cette communication de la splendeur de Dieu à l'âme humaine, par la médiation de cette contempla­tion amoureuse qui nous rend semblable à la beauté de ce que nous regardons.

Et le fait que l'homme soit une âme profon­dément, intimement unie à un corps, à une chair, fait que l'infini de Dieu qui se communique ainsi à l'âme sous forme de désir envahit aussi notre corps, la ma­tière et de proche en proche l'univers tout entier qui lui aussi se trouve emporté dans cette grande dynami­que qui est aspirée par Dieu. Cette contemplation de Dieu se traduit en nous par les vertus. Mais saint Grégoire de Nysse n'entend pas ce mot sous un angle moral. Pour lui, les vertus, c'est précisément le par­fum de Dieu qui vient rendre odorante notre propre âme. Et ce parfum de Dieu, cette vie de Dieu qui s'écoule de Dieu en nous c'est la grâce et cette grâce nous donne ces vertus. Pour saint Grégoire de Nysse, les principales vertus sont la paix, la joie et la limpi­dité.

La paix c'est cette sorte d'infinie sécurité et d'immense apaisement qui vient de la plénitude de Dieu et qui se communique à nous à travers le désir mais un désir qui dans sa véhémence n'en est pas moins profondément apaisé et tranquille parce qu'as­suré de Dieu qui nous appelle.

Limpidité parce que c'est la transparence de notre âme qui nous permet d'être envahi par la lu­mière de Dieu. Et c'est dans la mesure où nous nous détachons de nous-mêmes, où nous nous détachons de toute passion, de tout agrippement au créé que nous s'établit en nous cette transparence progressive, cette limpidité qui nous permet d'être semblable à Dieu, d'être dans cet état d'innocence où la lumière de Dieu se réfléchit.

Enfin la joie car pour saint Grégoire de Nysse la vraie vertu doit être remplie de cette allégresse de Dieu, de cette présence de Dieu.

Tout cela c'est donc une participation à la nature divine. Et pour saint Grégoire de Nysse, cela se résume dans la liberté. La liberté qui ne consiste pas à faire n'importe quoi, à pouvoir au hasard choisir ceci ou cela. La liberté qui est, contrairement à ce que dit saint Paul, la liberté des enfants de Dieu, c'est-à-dire une sorte de familiarité avec Dieu qui fait que nous nous conduisons avec Lui comme des enfants avec leur père, en toute tranquillité, sachant nous adresser à Dieu face à face, non pas de biais, mais sans crainte ni ombre, ni doute. Familiarité qui, nous dit Grégoire de Nysse, suppose et réalise d'ailleurs une certaine égalité avec Dieu. Dieu nous veut ses égaux parce qu'Il nous veut de sa race. Il nous veut ses enfants au sens fort, participants à sa propre na­ture. Et autant Dieu est inaccessible et transcendant, autant Il nous attire à Lui avec plus de force et plus de puissance, nous communiquant ainsi sa propre nature dont le secret et la profondeur de notre cœur.

C'est cela que le Christ est venu nous révéler en se faisant homme comme nous, Lui qui est Dieu, Il rend en quelque sorte la nature divine comme presque accessible, à portée de notre main. Elle qui pourtant est infinie, sans limite et inaccessible, voici qu'elle est remise entre nos mains. Et en se faisant homme Jésus a établi en communion avec Lui l'humanité tout en­tière. Et quand Il ressuscite, Il nous entraîne tous avec Lui par une sorte de communion, Lui qui s'est fait de notre race pour nous faire de sa race à Lui. Et cette humanité du Christ Ressuscité nous entraîne, nous appelle à Lui. Saint Grégoire dit que c'est comme les prémices d'une masse de pâte qui va être tout entière soulevée par ce levain. Ainsi l'Église c'est l'humanité soulevée par la Résurrection du Christ. Et cette résur­rection du Christ qui, par sa grâce, atteint nos cœurs maintenant dans l'amour, atteindra aussi au dernier jour nos corps et à travers nos corps l'univers tout entier qui tout entier participera à la gloire de Dieu.

Voilà donc cette conception tellement grande, tellement belle, tellement lumineuse que se fait de l'homme, de l'homme créé à l'image de Dieu, de l'homme sauvé par la résurrection du Christ, que se fait Grégoire de Nysse. Rendons grâce à Dieu qui nous a créés de façon si merveilleuse et qui nous a recréés de façon plus merveilleuse encore dans la mort et la résurrection du Christ, comme le dit la li­turgie de Noël. Rendons grâce à Dieu d'avoir tant de prix à ses yeux, d'être une œuvre tellement merveil­leuse entre ses mains. Rendons grâce à Dieu d'être appelés à une destinée aussi extraordinaire d'être de la race même de Dieu, d'être des enfants de Dieu au sens fort, de participer par la transparence, par sa joie à sa béatitude.

 

AMEN

 

 

 
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