AU FIL DES HOMELIES

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LE BAPTÊME DE FEU

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 1990)
Mercredi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Grégoire de Nysse est très probablement l'un des penseurs ou même le penseur le plus original de toute l'histoire de la théologie chré­tienne. Sur beaucoup de points, il a enseigné des ma­nières de saisir le mystère de Dieu ou le mystère de l'homme dans sa relation avec Dieu étonnamment neuves, originales et qui nous invitent à aller plus profondément que nous n'avons l'habitude de le faire dans notre réflexion sur la foi. La caractéristique prin­cipale de la pensée de saint Grégoire de Nysse c'est son dynamisme.

Pour lui, tout est mouvement et l'être humain, par son esprit, par son cœur, est un infini potentiel. Il dit que Dieu seul est l'infini actuellement donné, mais que l'homme est capable de s'étendre sans cesse, sans fin, par cette attirance que Dieu exerce sur lui. Et c'est pourquoi la conception que se fait Sain Grégoire de Nysse de toute la vie humaine, y compris d'ailleurs de la vie dans l'au-delà, est celle d'un dépassement continu Il aime à voir le cœur de l'homme se dilatant de plus en plus à mesure que Dieu se donne de plus en plus à lui. C'est une vision très belle et très vivante par laquelle nous ne cessons d'avancer dans le mys­tère de Dieu qui se fait de plus en plus profond et qui nous attire à Lui de plus en plus intensément, à me­sure que nous nous en approchons.

Saint Grégoire de Nysse se sert, par exemple, pour cela du texte du Cantique des cantiques où sans cesse le Bien-Aimé appelle sa Bien-Aimée en lui di­sant : "Lève-toi et viens !" Et saint Grégoire ajoute il faut sans cesse que la bien-aimée, c'est-à-dire l'huma­nité, c'est-à-dire chacun d'entre nous, se lève même si nous sommes déjà levés et que nous avancions même si nous sommes déjà avancés. Car on n'a jamais fini de se mettre debout pour rejoindre Dieu, et l'on n'a jamais fini d'avancer à l'intérieur du mystère de Dieu.

Je voudrais m'attarder sur un point particulier dans lequel saint Grégoire de Nysse est novateur, c'est la question du purgatoire. On a écrit beaucoup de bêtises sur la foi catholique du purgatoire et même des grands noms, comme Monsieur Legoff qui a écrit un livre en disant que cette foi au purgatoire ne datait que du treizième siècle. Même si le mot purgatoire n'apparaît effectivement qu'à cette époque-là, grand est le nombre des auteurs anciens qui ont déjà abordé et esquissé cette doctrine du purgatoire. En tout cas, saint Grégoire de Nysse en parle de façon explicite.

Pour lui il est clair que, en dehors des saints, la plupart des hommes, qu'ils soient pécheurs plus ou moins ou qu'ils aient mal connu le Christ ou non-bap­tisés, ont besoin, après cette vie, de s'avancer encore dans une plus grande purification dans leur rappro­chement vis-à-vis de Dieu. Pour saint Grégoire de Nysse, après la mort, il y a encore tout un chemin à parcourir afin de devenir capable de recevoir l'amour de Dieu dans sa totalité. C'est ce qu'il appelle "le baptême de feu". Il emploie donc déjà cette image du feu du purgatoire qui n'est, bien entendu, qu'une image. Mais il parle du purgatoire en disant qu'il ne s'agit absolument pas d'une vengeance de Dieu qui réglerait ses comptes avec les pécheurs. Il ne s'agit même pas dit-il d'une punition.

Je crois qu'il est intéressant de comprendre que nos fantasmes au sujet du purgatoire sont souvent assez faux. Nous l'imaginons comme un lieu de tor­ture. Saint Grégoire de Nysse ne nie pas qu'il y ait souffrance mais pour lui cette souffrance vient de l'attirance de l'amour de Dieu qui nous arrache à notre péché. Il y a comme une sorte de lutte entre l'amour de Dieu qui nous attire à Lui et le péché qui veut nous retenir. Et la souffrance est comme cet écartèlement en nous entre cet attachement qui demeure à ce péché dans lequel nous avons été trop englués pendant notre vie et puis cette force de l'amour de Dieu qui veut nous attirer à Lui et nous rendre plus légers, plus dis­ponibles.

Pour expliquer ce que peut être cette souf­france du purgatoire, saint Grégoire de Nysse emploie des images. C'est comme quelqu'un qui, dans un tremblement de terre, se trouve sous les décombres, pour le dégager, on est obligé de tirer son corps de dessous les gravats et il y a forcément un arrachement terriblement douloureux, mais qui est indispensable pour lui sauver la vie. Ou encore, c'est comme un homme agrippé à un tissu et qui ne veut pas lâcher prise. Plus il est attaché, plus on risque de lui arracher les doigts en voulant le lui enlever de la main. Ou bien c'est comme une corde qui a été trempée dans la boue et qui doit passer à travers un anneau assez étroit, il faut que toute la boue qui englue cette corde soit arrachée pour qu'elle puisse passer à travers l'an­neau. Ce ne sont jamais que des images, mais saint Grégoire de Nysse veut montrer par là qu'il y a en nous une sorte de pesanteur, de lourdeur qui vient du péché, un attachement à ce qui est la partie la plus égoïste de nous-mêmes, un attachement qui nous li­gote et dont nous devons être libérés.

Saint Grégoire de Nysse n'emploie pas l'image suivante, mais qui est analogue. C'est comme un cœur qui est trop petit, qui a pris l'habitude de se réduire, de se comprimer, un cœur qui s'est fait une carapace. Pour que ce cœur se dilate aux dimensions de l'amour de Dieu, il faut donc briser cette carapace et ceci ne peut pas se faire sans une certaine souf­france.

Mais cette souffrance ne vient pas de ce que Dieu voudrait nous punir ou moins encore du fait que Dieu se vengerait de notre péché. C'est comme l'ac­tion indispensable d'un cautère pour purifier une plaie. On est obligé d'ouvrir une plaie pour l'assainir et en sortir le pus, on est obligé de cicatriser la plaie avec un cautère et cela fait souffrir, c'est évident.

Ceci nous montre qu'il y a un tel élan dans l'amour de Dieu, un tel dynamisme de la part de Dieu qui nous aime, que ce dynamisme qui ne cesse de nous appeler à Dieu tout au long de cette vie, ne ces­sera pas pour autant après la mort. Par rapport à la doctrine de l'Église, saint Grégoire exagère un peu car il va jusqu'à penser que l'enfer lui-même sera absorbé dans cette immense réconciliation par l'attirance de l'amour de Dieu et que le mal n'étant qu'une réalité finie tandis que l'amour de Dieu est infini, finalement l'amour de Dieu l'emportera sur toutes les inventions du mal quelle qu'elles soient. Là il dépasse les limites de la foi chrétienne, mais ce qui est intéressant c'est cette intuition d'une grande marche en avant, d'une grande aspiration par Dieu et d'un dynamisme cons­tant de toute notre vie chrétienne, même après notre mort.

Il est bon de renouveler un peu nos manières de nous représenter les éléments de notre foi et de comprendre que cette doctrine du Purgatoire n'est pas punitive, coercitive, établie pour engendrer la peur, mais au contraire elle doit dilater notre cœur car elle l'œuvre de l'infini et de l'immensité de l'amour de Dieu qui, même malgré nos péchés, mémé au-delà de notre mort, nous veut à Lui et nous préparera à la rencontre parfaite avec Lui.

 

 

AMEN

 

 
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