AU FIL DES HOMELIES

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SPIRITUALITÉ DE LA COURSE

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 1996)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Q

uand les Trois nous invitent à entrer dans leur danse. Frères et sœurs, une jeune fille est morte un jour dans un accident. Elle avait vingt-et-un ans. C'est trop jeune pour mourir. Ce n'est pas encore l'heure de mourir. Quand on a vingt-et-un ans, que l'on aime danser, que l'on aime sortir, que l'on aime la vie, c'est beaucoup trop jeune pour mou­rir. Cette jeune fille avait une mère. Cette mère ne comprenait pas et elle alla trouver un prêtre en Lui disant : "ma fille est morte, elle avait vingt-et-un ans". Et le prêtre, pour la consoler, Lui dit : "maintenant elle voit Dieu face-à-face". La mère répondit : "ce n'est pas une occupation pour une jeune fille de cet âge".

Frères et sœurs, qui va répondre à cette ma­man ? qui va répondre au désespoir de cette maman dont la fille n'a plus les occupations d'une jeune fille de vingt et un ans celui qui va répondre, c'est celui que nous fêtons aujourd'hui, c'est Grégoire de Nysse. Grégoire de Nysse est un homme qui a vécu au qua­trième siècle. C'est un pasteur, un évêque, issu d'une famille assez illustre puisque son frère aîné est saint Basile. Saint Grégoire de Nysse a toujours, en quelque sorte, vécu dans l'ombre de son grand frère. Il y avait aussi sainte Macrine. Vous voyez que la sainteté est contagieuse. Grégoire de Nysse, qui est aussi un docteur, a beaucoup creusé le mystère de Dieu, Dieu qui est lumière et en même temps ténèbres, Dieu qui se révèle et qui se cache. Grégoire de Nysse a aussi développé toute une spiritualité du désir, toute une spiritualité de la course d'où le texte de saint Paul que nous venons d'entendre. Dans la vie de Moïse, Grégoire de Nysse a écrit que notre vie au ciel irait de commencement en commencement, par des commencements qui n'auront jamais de fin. Voilà dans quelle trajectoire Grégoire de Nysse place la vie de l'homme au ciel. Pour une durée qui est infinie, comme Dieu. Pour un progrès qui n'aura jamais de cesse. Cette vie de progrès commence dès ici-bas, car ce progrès qui n'aura jamais de cesse ne tient pas à notre condition finie de créatures, mais au caractère de Dieu qui progresse sans cesse. Sans cesse Dieu invente du nouveau en lui-même. C'est de sa nature que vient le progrès qui n'aura jamais de cesse.

Nous allons nous-mêmes être embarqués dans une course. Un professeur de gym a dit un jour qu'une course, c'est une chute retardée. Quand Carl Lewis part pour faire un cent mètres, on a l'impression, en voyant la première image, qu'il va tomber. Il va retar­der cette chute sur cent mètres et finir en moins de dix secondes. Un coureur, c'est celui qui est entraîné dans une chute qu'il retarde chaque fois davantage. Dans la course, il y a un caractère mobile, un caractère pré­caire, un équilibre instable. La course en Dieu pré­sente ce caractère d'instabilité et de tension que mani­feste le texte de Paul. Elle présente aussi la stabilité et le repos. La course avec Dieu, c'est une course dans le repos.

On a l'impression, lorsqu'on parle de l'éter­nité, qu'il y a trop de choses à concilier. Il s'agit d'un jour unique, le huitième jour, le jour qui n'aura pas de fin, et en même temps d'un jour toujours nouveau. On pense à un Dieu stable dans son éternité en même temps qu'à une course. Une course qui est un repos. Il y a trop de choses à concilier. Pour nous mettre un peu sur la piste, je vais citer une phrase de saint Gré­goire de Nysse. "Ainsi en est-il de celui qui regarde vers la Beauté Divine et Illimitée. Ce qu'il découvre sans cesse se manifeste à Lui comme étant absolu­ment nouveau et étonnant par rapport à ce qu'il a déjà saisi. Aussi admire-t-il ce qui à chaque instant se révèle à lui, et ne cesse-t-il jamais de désirer davan­tage, car ce qui l'attend est encore plus magnifique et plus divin que ce qu'il a vu."

Cet étonnement du mystère de Dieu, c'est un amour. Nous n'avons pas grand-chose à voir avec Dieu. Notre nature est radicalement différente de la nature divine. Nous avons pourtant une chose en commun avec Dieu. C'est l'amour. Lorsque nous avons été créés, notre monde a été comme projeté au sein de l'éternité divine. Notre monde participe à la "logique" trinitaire, à cette "logique" divine d'un Amour qui ne cesse de se donner et de se recevoir. "Ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi", dit saint Paul. Un peu comme si le Père disait de son Fils : "ce n'est plus Moi qui vis, mais le Fils qui vit en Moi". Comme si le Christ disait de son Père : "ce n'est plus Moi qui vis, c'est le Père qui vit en Moi". Et quand un amour est ainsi dépossédé, ouvert, oblatif, il peut y avoir de la nouveauté. Cette nou­veauté, c'est bien sûr l'Esprit Saint.

Bien que nous n'ayons pas une nature com­mune avec Dieu, nous partageons avec Lui l'Amour. Nous partageons cette "logique". Au moment où nous courrons notre dernière course, qui sera la plus longue et la plus belle, nous serons intégrés dans cet amour oblatif du Père et du Fils dans l'Esprit Saint.

Voilà ce que nous dit saint Grégoire de Nysse. On comprend alors qu'on peut répondre à cette maman qui a perdu sa jeune fille de vingt-et-un ans que celle-ci danse au ciel. Elle danse avec le Père, le Fils et l'Esprit, elle participe désormais à la danse des Trois. Elle est entrée dans la salle de bal et voilà que s'ouvre un bal qui n'aura jamais de fin.

Pour nous, frères et sœurs, qui sommes en­core en pèlerinage sur cette terre, cette mystique n'est pas une mystique personnelle ou individualiste. Cette mystique ne renvoie pas à la quête individualiste de notre propre désir. L'Église, au contraire, nous pousse à communier dans l'amour. L'Église est comme notre noviciat, notre préparation à cette course qui n'aura jamais de fin et à laquelle, je l'espère, nous participe­rons tous.

 

 

AMEN

 

 
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