AU FIL DES HOMELIES

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L'HUMANISME CHRÉTIEN

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 2001)
Mercredi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l y a des familles de saints. C'était le cas de la famille de Grégoire, puisque dans cette famille, il y a eu quatre saints, frères et sœurs. Cela fait beaucoup, et c'est très intéressant, parce qu'il y a eu plusieurs enfants, il y avait Basile et lui qui sont les plus connus, il y avait Macrine, la sœur de Grégoire et de Basile, et Grégoire considérait sa sœur comme sa maîtresse spirituelle, on disait comme ça à l'époque, mais il y a aussi un des frères qui a mal tourné, il était entré dans la vie monastique et il est parti. Cela veut dire que déjà à l'époque, il y avait parfois des diffi­cultés dans les familles humaines et les familles reli­gieuses.

Toujours est-il que ces personnages étaient aussi différents les uns des autres, et si Basile que nous venons de fêter avec son ami Grégoire de Na­ziance, c'est un peu la figure de l'organisateur, c'est la "management" ecclésiastique dans toute sa splendeur, c'est aussi le génie dogmatique et théologique, c'est le fils brillant, c'est celui qu'on envoie aux études à Athènes, c'est l'aîné, il n'y en a que pour lui, il fait beaucoup de volume. Grégoire lui évidemment est plus modeste, il est puîné, on ne l'envoie pas à Athè­nes, pas besoin, normalement, il devait se contenter de faire quelques petites études rhétorique et ecclé­siastiques à Césarée, qui était comme une sorte de trou perdu, c'était vraiment la province. Grégoire Nysse est un homme plus indépendant, plus simple, au moment où le christianisme rencontre l'opposition de l'empereur Julien qu'on appelle l'apostat, mais qui ne l'était pas encore, Grégoire a quelque sympathie pour un maître à penser qui s'appelle Lybanios, qui était plutôt un peu paganisant. Donc, un itinéraire un peu compliqué, et comme Grégoire est un homme du pays, il rencontre une fille du coin, qui s'appelle Théosébie, une sainte femme, il tombe amoureux d'elle, il l'aimera passionnément. Grégoire est marié, à la différence de Basile, et quand celui-ci lui dira tou­jours pour des raisons d'organisation et d'occupation des sièges épiscopaux qu'il lui faut aller à Nysse, qui n'a rien à voir avec la côte d'Azur, je vous prie de croire, c'et plutôt un trou perdu au fin fond de la cam­brousse, alors Grégoire partira avec Théosébie, et donc il sera un évêque marié, vous voyez à l'époque, on n'avait pas les scrupules qu'on a maintenant. Gré­goire était un homme très amoureux de sa femme, très heureux en ménage, très passionné et très bon évêque.

Tous ceci c'est plutôt l'anecdote, l'histoire, mais Grégoire est un homme très important, dans l'histoire de la pensée orientale, mais aussi occiden­tale. C'est seulement depuis environ quatre-vingts ans qu'on a redécouvert saint Grégoire de Nysse, grâce à un juif, Werner Hieger, un universitaire allemand qui a dû fuir le nazisme, et qui s'était occupé du problème de savoir comment on concevait la pédagogie et l'éducation chez les grecs. Il l'avait étudié chez Ho­mère, il l'avait étudié chez Hésiode, chez Platon et Aristote, tous ces gens-là, puis ses recherches l'ont amené un jour que le plus grand traité, les plus gran­des réflexions de pédagogie, au troisième, quatrième siècle après Jésus-Christ, c'était chez Grégoire de Nysse. Et du coup, il a commencé à éditer Grégoire de Nysse, et l'on s'est souvenu que Grégoire de Nysse existait. Il était tombé dans l'oubli au profit de saint Basile et de saint Grégoire de Naziance, qui parais­saient plus spirituels, plus théologiques, plus extraor­dinaires. Et en réalité, on s'est aperçu que ce Grégoire de Nysse, très modeste, très simple, menant une vie humaine, conjugale, de foyer, une vie très ordinaire, avait eu des intuitions absolument fulgurantes. Et depuis, ce ne sont plus les juifs qui s'en occupent, mais ce sont les jésuites, j'espère qu'il sera bien traité, c'était le Père Daniélou et un certain nombre d'élèves qu'il a formé, qui a écrit sur l'œuvre de Grégoire de Nysse.

Qu'a-t-il de si étonnant ? On pourrait dire, c'est un peu approximatif, mais je pense que c'est assez proche de la vérité, on pourrait dire que c'est le fondateur de l'humanisme chrétien. Jusque-là toutes les grandes figures des Pères de l'Église sont des gens pour qui tout le problème c'est d'essayer de formuler l'évangile de façon vraie, rigoureuse et exacte. Les évêques ont en fait des "Pères conciliaires". Les grands évêques du quatrième siècle sont complète­ment passionnés par le discours dogmatique. Il faut dire la vérité sur le mystère du Père, sur le mystère de Jésus-Christ incarné, sur le mystère du Saint-Esprit. Les deux grands champions de l'affaire en Orient, c'est évidemment Basile et Grégoire de Naziance. Grégoire de Nysse, lui, ce n'est pas du tout son pro­blème. Il se dit plutôt que si l'évangile est une Bonne Nouvelle pour l'homme, quel doit être l'homme qui vit évangéliquement ? Or, Grégoire a deux références, la première, c'est sa vie personnelle, très simple, ordi­naire, joyeuse et très heureuse, et sa deuxième réfé­rence, c'est sa lecture de la Bible. A partir de ces deux choses-là, il va élaborer toute une théologie qu'on a appelé mystique, non pas au sens d'une mystique qui plane, mais au sens d'une mystique qui est soucieuse, en tenant compte des grands moments de la pensée, de l'agir et de la volonté humaine, en tenant compte de tout cela, d'essayer d'élaborer comment l'homme petit à petit est divinisé. Pour lui, ce qui l'intéresse, c'est le cheminement intérieur, c'est le premier grand penseur de l'intériorité.

En somme, c'est une sorte de petit cousin de saint Augustin, là où saint Augustin a écrit des confessions, et pareil, avec les mêmes références, sa vie privée et essayer de voir comment Dieu agissait à l'intérieur de sa vie, Grégoire de Nysse a fait un petit peu le même itinéraire. Ces deux-là sont un petit peu de la même famille spirituelle, c'est cette famille où la théologie n'est pas simplement d'abord la proclamation dogmatique des choses, Dieu sait pour­tant qu'ils en sont soucieux eux aussi, mais c'est d'abord la théologie qui prend racine dans le cœur, dans la vie, dans l'itinéraire spirituel et concret des hommes. C'est pour cela que je crois que ce sont les deux Pères de l'Église les plus modernes que nous ayons, beaucoup plus que Basile, d'une certaine ma­nière, beaucoup plus que saint Jean Chrysostome à sa façon aussi. Ce sont des hommes soucieux de décou­vrir comment le cheminement humain est déjà un cheminement de grâce et comment la grâce se coule dans la réalité de l'existence humaine de ceux qui cherchent Dieu.

Cela donnera notamment un chef-d'œuvre qui s'appelle : "La vie de Moïse", c'est une sorte de com­mentaire non pas des épisodes de la vie de Moïse au sens banal du terme, ce n'est pas une sorte de com­mentaire de ce qu'a été Moïse, mais à travers tous les gestes et les épisodes qui nous sont relatés dans l'Exode, pour Grégoire, c'est l'occasion de se dire : comment aujourd'hui un homme qui cherche Dieu peut être éclairé par l'itinéraire spirituel et mystique de Moïse ? et c'est pour cela que cette vie de Moïse sera le premier grand traité de théologie mystique de l'Église d'Orient, peut-être plus encore qu'Origène qui disait déjà pas mal de choses intéressantes sur le sujet, mais lui, vraiment, a essayé d'élaborer un portrait de l'homme chrétien : comment l'homme chrétien est-il bâti, comment fonctionne-t-il dans le tête à tête avec son Dieu, comment fonctionne-t-il au cœur de l'Église et dans la société ?

Je crois qu'il reste un grand témoin de sainteté à la fois personnelle et par ses écrits, et puis, un grand novateur, parce qu'il a découvert que ce mystère même de l'homme, cette énigme de l'homme elle était véritablement éclairée par la révélation. Là où les autres à l'époque avaient plutôt tendance à dire : "que dit la Bible", Grégoire a plutôt tendance à dire : com­ment le mystère de la Parole de Dieu révélé se reflète sur ce miroir qui est le cœur humain ? A partir de ce moment-là, il dit des choses aussi vraies, aussi pro­fonde et nécessaires à la vie spirituelle, mais il les dit à sa manière.

Que cet exemple de saint Grégoire de Nysse nous aide nous-mêmes dans notre cheminement. C'est vrai que pour chacun d'entre nous, c'est la même chose. Nous ne sommes pas destinés à écrire des ou­vrages de théologie mystique, ce n'est pas la règle ha­bituelle dans la vie chrétienne, mais ce qu'on peut faire, quand même, c'est chacun, personnellement, essayer de voir comment cette lumière de la révéla­tion et de la Parole de Dieu s'imprime sur ce miroir qui est notre cœur et qui est notre vie.

 

 

AMEN

 

 
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