AU FIL DES HOMELIES

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LA PERFECTION CHRÉTIENNE

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 2002)
Jeudi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

S

aint Grégoire de Nysse que nous fêtons aujourd'hui va nous aider à éclairer le mystère de l'Incarnation, dans le sens où nous avons parfois un peu de mal à comprendre comment Celui qui est immuable et hors du temps vient s'incarner dans le temps, comme s'il laissait ce qu'il était pour s'affaiblir et prendre une condition inférieure. saint Grégoire de Nysse qui est le frère de Basile, a été pendant longtemps un peu à l'ombre de son grand frère, plus exubérant et entreprenant, plus visible sur la scène de l'Eglise de l'époque, jusqu'au jour de la mort de son frère. A partir de ce moment, Grégoire va libérer un peu ses forces, ses capacités, et les mettre au service de l'Eglise. Il va d'abord triompher dans les querelles théologiques autour de la personne du Christ, mais il va aussi faire quelque chose de très important, il va théoriser la vie monastique de Basile, son frère. Son frère avait mis en place une vie monastique, des communautés de frères avec une règle, mais en laissant de côté une sorte de théorie de réflexion sur la vie monastique. C'est saint Grégoire qui va faire ce travail à travers deux livres. Le premier c'est la "Vie de Moïse", et le deuxième livre qui vient un peu plus tard, c'est "Le but divin". Ce qui est fondamental dans le travail de Grégoire c'est sa réflexion sur le pourquoi posons-nous des gestes, pourquoi avons-nous une morale, pourquoi vivons-nous une ascèse ? saint Grégoire part d'abord sur la réflexion touchant au but : quel est le but que je me suis fixé ? Cette recherche, ce désir de Dieu, quels sont les moyens que je vais me donner pour arriver à ce but. Ce qui l'intéresse ce n'est pas d'abord les épiphénomènes d'une pauvreté extérieure, d'une obéissance, de certaines choses un peu bizarres vécues par les moines, mais au contraire de comprendre et d'aller à la racine des gestes posés par les moines, des gestes posés par les chrétiens qui prennent au sérieux leur vie chrétienne.

On arrive ainsi à cette théorie de la perfection proposée par Grégoire de Nysse. Le problème de la perfection, c'est qu'elle est souvent liée chez nous à la théorie de l'achèvement. Est parfait, quelque chose qui est achevé, donc quelque chose qui n'est plus en mouvement. Nous avons une idée de Dieu, de notre vie chrétienne liée à cet achèvement, nous disant, enfin, je vais me poser, me reposer, je suis arrivé au but, et c'est le signe même que je suis un bon chrétien. saint Grégoire va dire "non", il dit au contraire que la perfection n'est pas liée à l'achèvement, mais au mouvement. C'était très difficile pour les contemporains de Grégoire de comprendre que la perfection n'était pas liée à l'achèvement, mais à un mouvement perpétuel. Et aussi, par rapport à ses contemporains, et même par rapport à nous, nous pensons que la part divine qui nous habite doit aboutir une fois encore à cet achèvement, une sorte de fusion avec Dieu, comme si nous étions nous-mêmes naturellement et complètement Dieu. saint Grégoire explique bien que ce désir que nous avons d'aller vers Dieu, est différent d'être Dieu.

Nous ne sommes pas Dieu, nous ne sommes pas d'une nature divine, mais nous sommes à l'image de Dieu. Saint Grégoire rappelle bien qu'être à l'image de quelque chose, être l'image de Dieu, ce n'est pas être Dieu. L'image ressemble à Dieu dans le sens où nous, créatures, nous avons cette espèce de désir de l'infini, notre esprit est infini. Mais d'autre part, comme nous sommes images, nous ne sommes pas complètement à la ressemblance de Dieu, et ce désir que nous avons, quelque chose qui n'est pas en mouvement, notre désir de l'immuable se heurte à notre condition finie. Nous en souffrons, quelquefois, nous ne comprenons pas, et nous pensons que c'est là la punition de notre péché. Là encore, saint Grégoire dit "non". Le mouvement de l'homme fait partie de sa condition humaine, de sa nature humaine, et ne doit pas être vu comme une punition de la part de Dieu, mais au contraire, un moyen d'être véritablement image de Dieu.

Vient alors toute la théorie du mouvement. Grégoire montre que Dieu est Dieu quand Il est immuable, et que l'homme est véritablement homme et donc image de Dieu, quand il est en mouvement. Il a dans son livre, "La vie de Moïse", un passage qui parle justement de cette relation entre l'homme qui marche sur la route. Il dit que le problème de l'homme, c'est quand il marche sur le sable : "Ceux qui font l'ascension d'une dune ont beau faire de grandes enjambées, c'est en vain qu'ils se donnent du mal, car le sable en s'éboulant, les ramène toujours en bas. Il y a du mouvement dépensés, mais aucun progrès de ce mouvement. Si quelqu'un au contraire, selon le mot du psalmiste, "a retiré ses pieds de la vase de la fosse", et les a affermis sur le Roc, (le Roc ici, c'est le Christ), la plénitude de la vertu, sa course est d'autant plus rapide que selon le conseil de Paul, il est plus ferme et plus inébranlable dans le bien. Sa stabilité est pour lui comme une aile, et dans son voyage dans les hauteurs son cœur est comme ailé par sa fixité dans le bien". Là aussi, saint Grégoire va contre nos idées reçues de penser que la vie contemplative serait une vie fixe, dans l'immutabilité. Au contraire dit saint Grégoire, l'homme dans sa prière, dans son désir de rejoindre Dieu, n'est jamais autant dans sa contemplation que quand il est en mouvement. Cette immobilité que nous cherchons nous avons à la laisser à Dieu, à la confier à Dieu pour que ce soit Lui notre Roc, Lui qui est solide, Lui qui est immuable. Et nous avons, nous, à marcher, à chercher, à bouger, à aller dans le mouvement. Le mouvement n'est pas négatif, ce qui est mauvais, ce n'est pas le mouvement, c'est de choisir le mal, et de marcher sur une route qui n'est pas sûre.

Frères et sœurs, je crois que la grande leçon de saint Grégoire est bien de nous montrer que la conversion n'est pas un principe, ce n'est pas quelque chose que nous vivons à un moment donné, et que nous pouvons mettre de côté par la suite. La conversion est de chaque instant, c'est un mouvement qui nous entraîne vers Dieu. On pourrait penser que sa spiritualité est plutôt frustrante. Comme lorsqu'on promène un bouchon devant un chat, il n'a qu'une envie, c'est d'attraper le bouchon, mais si nous élevons le bouchon, au bout d'un moment, le chat est fatigué et il ne veut plus jouer. Là on pourrait aussi penser que ce mouvement perpétuel semble nous interdire la communion avec Dieu. Là encore nous nous trompons. saint Grégoire le dit bien. Dans cette course, dans cet élan Dieu nous comble, mais en nous comblant, Dieu va encore davantage élargir notre coeur, Dieu va nous montrer que nous sommes capables de plus grand, et nous allons gravir un autre échelon. Dieu va tout nous donner, mais en nous donnant tout, Il va encore élargir notre cœur pour aller encore plus avant.

 

 

AMEN

 

 
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