AU FIL DES HOMELIES

Photos

UN ÉVÊQUE ORIGINAL

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 2005)
Lundi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

n faisant mémoire aujourd'hui de la figure de saint Grégoire de Nysse, nous faisons mémoire d'un homme extrêmement original. Il a eu le malheur de naître quinze ans à peu près après son grand frère, Basile de Césarée, et je ne crois pas que la relation entre les deux frères ait été vraiment paisible. Basile était un personnage dont le moins qu'on puisse dire, est qu'il était redoutablement encombrant, systématique, toujours sur la brèche, combatif, faisant finalement peu de concessions, même si de temps à autre, il en concédait, et surtout très peu attentif à l'entourage, et spécialement les proches. On peut dire que saint Basile à partir du moment où il a été nommé évêque de Césarée, a considéré qu'il fallait que tout le monde mène son combat, sans nuances, et il a fallu que Grégoire de Naziance aille à Naziance, qui n'avait aucun intérêt, et il a fallu que le jeune frère Grégoire de Nysse suive aussi. En réalité, Grégoire de Nysse avait trouvé que le début de l'orientation de son frère n'était pas vraiment convaincant. Autant en effet Basile a une vision finalement assez fonctionnelle et organisatrice de la vie de l'Église, ce qui a évidemment un certain nombre de qualités, autant Grégoire de Nysse s'en fichait comme d'une guigne.

Grégoire de Nysse n'est pas du tout un organisateur. D'abord, il a considéré que c'était peut-être plus sympathique de se marier. Il semble d'ailleurs que l'expérience n'ait pas été tout à fait concluante si on en juge pas son traité sur la virginité. Ce traité exalte tellement la vie intellectuelle et les valeurs spirituelles au détriment de la vie corporelle qu'il fustige de façon un peu violente, qu'on a l'impression que cela ne devait pas être une véritable partie de plaisir. On ne sait pas d'ailleurs quand Madame de Nysse est morte, toujours est-il qu'il a été nommé évêque quand il a été marié, il était évêque de Nysse (c'est à 4000 kilomètres d'ici), cela n'a pas très bien marché, cela ne l'intéressait pas. Au fond, l'épiscopat ne l'a vraiment jamais intéressé.

C'est ce qui explique que pendant tout le temps où son frère Basile a vécu, son frère Grégoire de Nysse était dans l'ombre. Je crois que lorsque Basile avait des missions délicates à confier, il ne s'adressait jamais à son jeune frère parce qu'il s'en méfiait, il ne le considérait pas comme véritablement valable. Pendant ce temps-là, Grégoire de Nysse continuait tranquillement à lire Philon, Origène et tous les grands auteurs, si bien que c'est plutôt un peu le profil de l'intellectuel de l'empire décadent, non pas l'intellectuel décadent de l'empire, mais l'intellectuel de l'empire décadent. C'est-à-dire quelqu'un qui doute un tout petit peu que la société romaine puisse vraiment être tirée d'affaire, quelqu'un qui n'a pas un très grand enthousiasme comme pouvait l'avoir Basile, qui était plutôt un tempérament de lutteur, lui, il considérait que ce n'était pas la peine de se battre sans arrêt. Ce qui fait quand même son originalité, et qui à mon avis le rend extrêmement intéressant, c'est qu'il a compris que la vie chrétienne, la vie du chrétien n'était pas simplement une sorte de bagarre pour maintenir une orthodoxie. C'est quand même ce que pensait un peu Basile. Pour lui, l'arianisme était vraiment un ennemi qu'il fallait combattre, il disposait ses amis comme évêque, à la manière des troupes disposées sur un front, et l'on bataillait pour défendre l'orthodoxie. Du coup, cela donne évidemment à l'œuvre de saint Basile, une tournure très polémique et tactique. Grégoire de Nysse, lui, avait une vision beaucoup plus anthropologique. Il voulait essayer de comprendre ce que cela voulait dire pour un homme que d'être sauvé et de vivre dans le Christ. Ce qui l'intéressait, c'était de comprendre, ce qu'un chrétien vivait, ce qu'un homme renouvelé par la grâce de l'Esprit Saint au baptême pouvait vivre. C'est pour cela que son œuvre a pris petit à petit, même s'il a gardé de réelles préoccupations de défense dogmatique, on dit qu'il était moins carré que Basile sur un certain nombre de choses, mais saint Grégoire voulait comprendre ce que voulait dire être chrétien et le vivre au jour le jour. De ce point de vue-là, je pense qu'on ne doit pas hésiter à le comparer à saint Augustin chez nous, un saint Augustin sans doute aux préoccupations moins larges, au panel plus restreint, mais un saint Augustin quand même, parce que pour lui c'est l'itinéraire spirituel de l'homme qui compte. Vous voyez c'est cela la différence.

De ce point de vue-là, on voit bien qu'il y a plusieurs formes de tempéraments dans l'Église, dans la manière de traiter les problèmes, la manière saint Basile, c'est un peu ceci: quand on a formulé, quand on a défini, ça y est, d'une certaine manière, on peut être tranquille. Il s'agit de défendre une position, d'affirmer. Tandis que saint Grégoire de Nysse, ce n'est pas exactement la même chose. On ne comprendra jamais, et c'est tellement vrai pour lui que lorsqu'il parle de l'éternité dans son commentaire du Cantique des cantiques, il dit que l'éternité ce sera de commencements en commencements, par des commencements qui ne finiront jamais. Ce qui laisse entendre que d'une certaine manière, la quête de Dieu dans l'éternité sera encore plus vive et plus profonde et plus énigmatique que dans le monde présent. Il est celui qui a repris ce thème paulinien qu'on appelle l'épectase, c'est-à-dire le geste du coureur qui donne le dernier coup d'épaule, ou le dernier coup de torse pour passer le premier la ligne d'arrivée. L'épectase, c'est le moment où l'on est tendu complètement pour marquer, avancer d'un centième de seconde par rapport à celui qui passera en second. Donc, pour lui, l'éternité, ce sera l'éternel coup d'épaule pour franchir le premier la ligne d'arrivée. Ce n'est pas très encourageant, il y en a peut-être qui aiment, ceux qui aiment le jogging ou le VTT, peuvent peut-être aimer la spiritualité de saint Grégoire de Nysse, mais de fait, c'est quand même une spiritualité de sportif. Cela veut dire que cela ne s'arrêtera jamais, ce sera une recherche incessante.

On comprend alors que dans cette perspective-là, les trois ouvrages qu'on a surtout retenu de saint Grégoire de Nysse, c'est d'une part, la vie de sa sœur. Cela peut paraître étonnant de faire de la vie de sa sœur un ouvrage de spiritualité, mais en tout cas c'est ainsi qu'il l'a compris, il a imaginé que sa sœur, sainte Macrine venait de mourir, et il a imaginé un dialogue entre lui et sa sœur sur l'immortalité de l'âme. C'est très concret. Il était nourri de Platon, et il avait envie de refaire quelque chose comme le Phaéton, cela devait être l'idée ! Il faut bien imaginer quelqu'un d'extrêmement cultivé, lui, il lisait tous les auteurs anciens et il ne se perdait pas dans les distinctions trop subtiles de la Trinité, chez lui, c'était la compréhension de ce que voulait vivre un jour en face de Dieu.

La deuxième œuvre, c'est la série d'homélies sur le Cantique des cantiques, et là aussi, c'est tout à fait intéressant, parce que le Cantique des cantiques pour lui, c'est l'itinéraire de l'âme vers Dieu. Et enfin, la troisième œuvre qui l'a rendu très célèbre à l'époque contemporaine, c'est sa Vie de Moïse. Assez fortement inspiré par Philon d'Alexandrie, Grégoire de Nysse a essayé de comprendre dans une perspective vraiment chrétienne, que la vie du chrétien était comme la vie de Moïse. Il a fait, ce que nous, modestement, nous avons essayé de faire pour la retraite de Notre-Dame du Laus, c'est-à-dire de montrer comment Moïse tel qu'en parle l'Écriture, était en réalité pas simplement un maître spirituel qui enseigne des choses, mais qui les a vécues d'abord lui-même, et en les vivant, il avait d'une certaine manière découvert le chemin de Dieu. Donc, c'est cela le côté merveilleux de la vie de Moïse, c'est ce mystère de l'âme dans ce tête à tête ou ce corps à corps, comme vous voudrez, avec Dieu dans la ténèbres.

Je crois que de ce point de vue-là, même si hélas, il n'est pas beaucoup traduit, certains textes sont traduits, mais fort peu, Grégoire de Nysse gagnerait à être davantage connu et à être davantage fréquenté parce que c'est vraiment un homme soucieux de préoccupations très contemporaines, c'est-à-dire, d'abord essayer de comprendre ce que cela veut dire : être chrétien, être saisi par le Christ, être emporté par le mouvement même de l'Esprit, et découvrir petit à petit dans la vie la plus normale et la plus ordinaire la puissance de la Parole de Dieu en nous.

A ce titre-là, je dois dire que c'est un évêque assez original, je ne crois pas qu'il ait vraiment laissé une trace comme saint Basile du point de vue de son épiscopat, il n'était ni un gestionnaire, ni un organisateur, mais il a laissé sa marque dans toute l'Église d'Orient, et un peu en Occident, comme un véritable chrétien passionné et un chercheur de Dieu, et après tout, c'est ce qui nous apporte le plus.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public