AU FIL DES HOMELIES

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UN MYSTIQUE MÉCONNU : SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19
St Grégoire de Nysse - (10 janvier 2007)
Mercredi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Grégoire de Nysse est le jeune frère de saint Basile, six ans de moins environ, né vers 335. C'est toujours un peu gênant d'avoir un meuble important dans la famille comme l'était saint Basile, qui dirigeait tout, qui avait véritablement le don d'organisateur, de meneur d'hommes, des perspectives quasi politiques et administratives au grand sens du terme. Il voyait bien les grands problèmes qui se posaient à l'époque non seulement dans la vie des Églises mais aussi dans la vie de la cité. C'est pourquoi Grégoire de Nysse n'a sans doute pas été très inspiré par la carrière ecclésiastique de son frère et il s'est dirigé plus modestement vers le mariage.

Il pensait mener une vie tranquille, un peu professeur, érudit, comme ces vieux sages du quatrième siècle qui pensaient que les carottes étaient cuites et qu'il n'y avait plus grand-chose à attendre de la société, et qu'il valait mieux se retirer pour être tranquille dans sa bibliothèque et écrire quelques mémoires ou quelques poèmes ou petit traité sur un sujet philosophique un peu ardu.

Les trente premières années de Grégoire de Nysse, ressemblent plutôt à une petite carrière intellectuelle de province, mené par un esprit brillant et très intelligent, mais qui n'a pas tellement envie de mettre les pieds dans la grande aventure inaugurée par Basile avec son ami Grégoire de Naziance. Il arrive parfois que le grand frère disparaissant, l'horizon se dégage, et Grégoire marié (on ne sait pas s'il a eu des enfants), a trouvé tout d'un coup plus d'espace intellectuellement. Il a vu que son frère avait abordé un certain nombre de questions mais que tout n'était pas résolu. Je crois qu'il était plus intelligent que Basile, plus subtil, il ressentait mieux les difficultés et les problèmes et par conséquent, il a remis en chantier toute cette question de l'arianisme dont on vous a déjà souvent parlé, dans un très grand traité qui s'appelle "Le contre Eunome" qui est un monument majeur de la théologie, même si on ne le lit plus beaucoup, c'est quand même un grand traité sur tout le problème de la foi trinitaire.

Et puis, surtout, et je crois que c'est là la spécificité de Grégoire par rapport à l'autre Grégoire de Naziance et de son grand frère Basile, c'est que Grégoire de Nysse est un peu le saint Augustin de l'Orient je crois qu'on peut le dire ainsi. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il était plus lié par le mariage, et aussi parce qu'il était un peu évêque de cour. Ami de l'empereur Théodose, il caressait toujours dans le sens du poil et avait plutôt tendance à être bien avec l'autorité politique, mais il savait aussi que Théodose était un empereur très orthodoxe et très rigoureux dans la foi, il voulait surtout l'encourager. Du coup, sa véritable préoccupation était la question suivante : qu'est-ce que l'homme devant Dieu. Saint Basile c'est : que sait-on de la révélation, du Saint Esprit, de la Trinité, et c'est l'annonce du mystère de Dieu. Grégoire de Nysse (c'est pour cela que je le compare un peu à saint Augustin), est le premier qui se dit : si Dieu se révèle qu'est-ce que cela change dans notre compréhension de l'homme ? Au fond, c'est cela la question, et c'est aussi la raison pour laquelle il est si complémentaire avec Basile et Grégoire de Naziance. Ils sont tous deux émerveillés devant le mystère, et Grégoire de Nysse est plutôt soucieux de comprendre comment l'homme peut bien réagir face à l'annonce de ce mystère.

En termes modernes, la grande passion de saint Grégoire de Nysse, serait l'anthropologie chrétienne : qu'est-ce que l'homme devant Dieu ? C'est pour cela qu'il est très moderne, et le cardinal Daniélou, qui avait l'esprit très vivant et subtil, en a fait un de ses plats favoris en matière de réflexions et d'études patristiques parce qu'il a vraiment proposé une conception originale de l'homme. Le grand savant juif que vous ne connaissez peut-être pas, mais vous êtes excusables, qui s'appelle Werner Jaeger, qui ne croyait pas plus au Dieu juif qu'au Dieu des chrétiens, qui a dû partir en Amérique à cause du nazisme, qui était un des plus grands hellénistes des années 1920, quand il a étudié l'histoire de la pédagogie dans l'antiquité, sur qui est-il tombé ? sur Grégoire de Nysse. Et il est devenu l'éditeur des œuvres de Grégoire de Nysse et c'est grâce à lui que les œuvres de Grégoire de Nysse sont éditées d'une façon impeccable avec un texte absolument irréprochable et parfait. C'est un homme qui a su intéresser même les savants modernes qui ne sont pas nécessairement branchés sur les problèmes théologiques.

Pourquoi ce phénomène ? en deux mots, et je crois que cela peut aider à comprendre ce qu'a été Grégoire de Nysse. Dans l'Antiquité grecque on s'est toujours intéressé à l'homme, mais ce qui choquait, c'était que l'homme était fondamentalement lié dans sa vie spirituelle, intellectuelle, et dans sa vie pratique, morale, il était lié au "devenir". La tendance de l'Antiquité, surtout de l'Antiquité finissante, était de dire que le devenir n'était que la marque par excellence du péché originel. Donc, si l'homme était en devenir, c'est qu'il était inachevé, il n'était jamais content, il n'était pas stabilisé, il n'était pas encore dans le royaume des idées. Autrement dit, c'était une sorte de valorisation négative de l'homme parce que sans cesse voué au mouvement. C'est vrai qu'un siècle avant Grégoire de Nysse, il y avait eu un renouveau de la philosophie de Platon qu'on a appelé le néo-platonisme. Cette réflexion, avait réhabilité l'idée que vivre pour l'homme, c'était fuir le monde, fuir le devenir, échapper au mouvement, et arriver d'une manière ou d'une autre à se stabiliser dans une contemplation absolument immobile des idées ou du monde divin.

Ce qu'a fait Grégoire de Nysse est extraordinaire, car il l'a fait au quatrième siècle, à l'époque où peu de gens pensaient de cette manière. Il est le premier "grand" à avoir dit : le mouvement, le désir, l'effort vers, la tension vers, ne sont pas négatifs, c'est positif. C'est la manière dont Dieu a voulu créer l'homme pour qu'il aille à sa rencontre. Ces gens-là, et saint Augustin c'est la même chose, au début de ses confessions disait : "Tu nous a faits pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en toi", Grégoire et Augustin ont compris cela. En réalité, la condition d'instabilité de l'homme dans son devenir, dans le mouvement, dans la fragilité de sa volonté et de son désir, c'est une chance, c'est la chance même de la création. Cela a bouleversé complètement le paysage intellectuel de ce monde-là, et c'est la pensée de Grégoire de Nysse, c'est la pensée d'Augustin.

Je voudrais, puisque Grégoire de Nysse était marié, terminer par une image. Peut-être connaissez-vous cette sculpture de Camille Claudel, qu'elle a reproduit à plusieurs exemplaires qui s'appelle "la danse". On voit un couple enlacé et ils sont normalement dans une telle position qu'ils ne pourraient pas tenir debout. La position des danseurs est telle que c'est le déséquilibre total, et cependant c'est le mouvement même giratoire du couple qui danse qui les fait se maintenir. Elle a su traduire cela dans le bronze, c'est précisément le génie de Camille Claudel. Eh bien ! ça, c'est Grégoire de Nysse. Il a reconnu que quand le couple danse et qu'il est en train de tournoyer, à tout moment, il devrait tomber, mais le face à face, le vis-à-vis des danseurs et le mouvement tournoyant qu'ils ont pris ensemble les fait tenir et évoluer avec une grâce extraordinaire.

Je crois que la vie spirituelle, c'est de la danse. Grégoire de Nysse devait le penser aussi, il a traduit et commenté ce grand manuel de danse spirituelle qu'est le Cantique des Cantiques. Quand on est sous la mouvance de Dieu, et quand on est partenaire de Dieu, quand on est le cavalier ou la cavalière de Dieu, le partenaire de Dieu dans la danse, c'est un mouvement qui paraît à la fois déséquilibré, toujours en mouvement, jamais reposé, jamais stabilisé et cependant, c'est cela qui fait avancer. Il y a là une intuition spirituelle extraordinaire dont toute la tradition postérieure tirera le plus grand profit, mais c'est à lui qu'on le doit. Il faut vraiment le prier aujourd'hui pour nous redonner ce véritable sens de la vie spirituelle.

 

AMEN

 

 

 

 
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