AU FIL DES HOMELIES

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UN DOUBLE APPEL

Ex 3, 11-14 ; Mt 7, 21-29
St Hilaire - (13 janvier 1988)
Mercredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

n saint Hilaire, nous célébrons l'un de ces grands docteurs de l'Église qui ont fait face à l'une des plus grandes hérésies qui soient, l'arianisme et qui, par leur foi, par le combat qu'ils ont mené, par cette endurance et cette fidélité qu'ils ont manifestées, ont permis que nous soyons aujourd'hui encore dans la foi véritable et la fidélité à l'évangile. Je voudrais non pas présenter historiquement ce qu'il a dit ou fait, mais vous faire pressentir l'enjeu de dé­bat dont il était question, en partant d'un comparaison qui vous est familière, celle des relations des parents avec leurs enfants.

Dans la relation d'un enfant avec ses parents, il y a deux aspects. Il a celui par lequel l'enfant est littéralement habité par l'amour de ses parents. L'amour n'est pas simplement une réalité extérieure, mais sa grandeur vient de ce qu'il devient une réalité dans le cœur d'un autre. Précisément un enfant est celui qui est capable plus que de digérer, plus que d'assimiler, d'accueillir à l'intérieur de lui-même un amour qui vient de quelqu'un d'autre mais qui devient lui-même, qui devient sa chair, qui devient son cœur, qui devient son âme. C'est un des très beaux et très grands aspects de l'amour paternel et maternel. Ce n'est pas simplement une génération biologique qui est en cause, mais c'est véritablement une génération spirituelle, car toutes les puissances, toutes les capa­cités que porte ce petit enfant sont progressivement épanouies et trouvent leur plénitude par la présence immanente, intérieure de l'amour même de ses pa­rents. Et chacun des parents sur son mode propre fait grandir, germer et déployer toutes les puissances spi­rituelles parce que, d'une certaine manière, ils habitent le cœur de l'enfant.

Et d'un autre côté, parce qu'il ne faudrait pas qu'il n'y ait que cela, il y a un aspect "transcendant". Cet amour du père et de la mère invite l'enfant à gran­dir, à sortir de cet état de nourrisson, de bébé, de moite intimité à l'intérieur de lui-même, de sortir de lui pour découvrir le monde, pour découvrir ses pa­rents qui sont des personnes en face de lui. Dans ce cas-là, le même amour une dimension transcendante. Il nous fait sortir de nous pour aller vers l'autre, vers l'autre que sont les parents, et ensuite tous les mem­bres de l'humanité que nous rencontrerons.

Dans notre relation à Dieu, il faut les deux aspects. Il faut d'abord et c'est le plus évident que Dieu soit Celui qui nous appelle à Lui. Il faut que Dieu soit Celui qui nous fait grandir et sortir de nous-mêmes pour aller à sa rencontre. L'amour de Dieu nous rend libre, c'est-à-dire nous fait personne en face de Lui. Mais en même temps, il faut que cet amour de Dieu se fasse intime à notre propre vie, à notre propre être. Il faut que Dieu vive à l'intérieur de nous-mê­mes, qu'Il nous enrichisse, qu'Il nous bâtisse, qu'Il nous construise par son amour de telle sorte que la solidité du rocher sur lequel est bâtie la maison se retrouve dans la structure même des murs de la mai­son. Ceci est extrêmement difficile à tenir. Toute la difficulté de l'éducation est de savoir doser entre l'amour à l'intérieur du cœur du bébé et l'amour qui l'appelle à ne plus rester un bébé mais à se dépasser lui-même.

D'une certaine manière, notre vie de croyant, notre manière de croire à l'amour de Dieu est de bien réguler ce qui est l'amour de Dieu proche de nous, en nous et d'autre part l'amour de Dieu qui nous appelle au-delà de nous, et qui nous appelle à rencontrer Dieu. Il se trouve que dans les civilisations anciennes et la civilisation grecque particulièrement, la notion d'un dieu transcendant qui nous dépasse était claire­ment admise. Ce dieu était l'un, une sorte de figure très idéale, qui était surtout un objet de pensée, qui était riche de toute une expérience philosophique, et par conséquent, Dieu était Dieu, et Dieu était unique. Et d'une certaine manière, Dieu ne pouvait pas habiter chez nous, Dieu ne pouvait pas venir dans le cœur de l'homme.

Par conséquent l'arianisme, cette hérésie qui a eu un succès énorme pendant un siècle était précisé­ment une interprétation du christianisme dans laquelle on se disait : Oui, Dieu est Dieu, mais celui qui est venu nous parler de Dieu, le Christ, Lui, est de notre côté ; il est une sorte de guide religieux qui nous fait aller vers Dieu, mais il n'est pas Dieu Lui-même. L'idée même d'une présence réelle de Dieu au cœur de notre humanité leur paraissait inacceptable. Pour sauver vraiment que Dieu soit Dieu, il faut affirmer une transcendance tellement radicale que si Dieu se mêle au monde d'une manière ou d'une autre ce ne peut être que par un délégué, un être inférieur, subordonné à Lui et c'est pour cela qu'il s'appelle fils. Cette filiation voulant dire simplement une obéissance, une délégation de pouvoirs, mais ce fils n'est pas Dieu. Jésus-Christ n'est pas vraiment Dieu. Il est une sorte de créature intermédiaire entre Dieu et les hommes.

C'est donc tout cela que les Pères de l'Église ont eu à combattre et vous vous imaginez la difficulté. Il fallait dire que c'était bien Dieu qui était venu sinon nous ne serions pas vraiment aimés par Dieu. Nous serions aimés par l'un de ses sbires et c'est tout autre chose, ce serait un amour délégué. Et en même temps, pour soutenir cela, pour dire que c'était bien Dieu qui nous avait visités, il fallait dire que, en Dieu même, il y avait une communion entre le Père et le Fils et que, cependant, il n'y avait pas deux dieux.

C'est précisément cet enjeu-là qui était en cause à l'époque de saint Hilaire qui s'est battu pour maintenir dans toute sa fidélité la tradition droite de la foi, telle que nous l'avions reçue ces Apôtres. Ces choses-là sont extrêmement actuelles. Combien de nos contemporains ne veulent voir en Jésus-Christ qu'une sorte de guide religieux de l'humanité ? Com­bien de fois on a peur d'affirmer que vraiment Dieu est venu dans la chair, que la présence de Dieu au cœur du monde ne le rabaisse pas. Au contraire, elle grandit son amour. Et que Dieu n'est pas ce person­nage relégué au fin fond derrière les étoiles, dans une sorte de transcendance qui signifierait précisément l'impossibilité d'accès. En réalité, Dieu est vraiment le Dieu transcendant, si l'on a accepté le fait qu'II soit capable de se rendre totalement intérieur et immanent à notre propre existence.

Ceci est extrêmement difficile à croire parce que c'est facile de le dire quand on le récite mécani­quement dans le Credo, mais dans cette aventure vi­vante de la rencontre de Dieu, pouvoir témoigner que ce Dieu est vraiment l'unique, le trois fois saint, le transcendant, que sa transcendance même se mani­feste par sa présence intime, si intime qu'Il veut deve­nir l'un de nous, homme en toute chose semblable à nous excepté le péché, cela est très exigeant pour nous. Nous pourrons prier saint Hilaire et tous ceux qui se sont affrontés à ce même problème, pour qu'ils nous éclairent et nous obtiennent d'être ces témoins véridiques de l'amour de Dieu, tel qu'il nous a été manifesté, tel que nous essayons cahin-caha de le vivre, surtout tel que nous espérons, un jour, l'ac­cueillir dans la plénitude du salut.

 

AMEN

 

 

 
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