AU FIL DES HOMELIES

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DISCERNER LE SECRET

Ex 3, 11-14 ; Mt 7, 21-29
St Hilaire - (13 janvier 1990)
Samedi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Hilaire, évêque de Poitiers, a joué un rôle essentiel dans la défense de la foi chrétienne. Il s'est opposé à l'hérésie arienne qui, comme toutes les hérésies, est un essai de rationalisation de la foi. La foi nous fait entrer dans un mystère, le mystère de Dieu, le mystère de l'amour de Dieu pour les hommes, le mystère de la venue de Dieu sur la terre et ce mystère dépasse notre intelligence. Il y a toujours chez les hommes une tentation de rendre ce mystère raisonnable, accessible à notre raison. L'arianisme s'est affronté au mystère de la Trinité, ce mystère d'un Dieu communion, en qui il y a, dans l'unité unique de la divinité, trois personnes, le Père, le Fils et l'Esprit. Ceci à quoi nous sommes habitués est incompréhen­sible pour l'esprit. Comment trois personnes peuvent ne faire qu'un seul Dieu ? qu'une seule réalité ?

C'est pourquoi il y a une tentation d'exagérer la distinction entre ces personnes, de faire grosso modo du Père, du Fils et de l'Esprit trois dieux. Et c'est en réaction contre cette tentation que les ariens ont trouvé plus simple de dire que le Père, seul, est vraiment Dieu, que le Fils et l'Esprit n'étaient pas tout à fait Dieu, mais des créatures exceptionnelles, supé­rieures, sans commune mesure avec les autres créatu­res, mais des créatures tout de même, des créatures privilégiées et qu'ainsi le Fils se distinguait complè­tement du Père comme une créature, si exceptionnelle soit-elle, se distingue du Dieu créateur.

Cette hérésie mettait en danger le cœur même de notre foi car que serions-nous si Jésus n'était pas Dieu, Dieu Lui-même, Dieu le Fils, Dieu en per­sonne? Ce danger était tel que partout dans le monde, des hommes, courageusement, se sont levés contre cette hérésie qui, pourtant, avait le haut du pavé car même les empereurs, à cette époque où l'Empire ro­main unissait l'Occident et l'Orient, même les empe­reurs défendaient cette hérésie soit pour des raisons politiques, soit parce que c'était plus simple que le mystère de la Trinité.

Saint Hilaire fait partie de ceux qui ont com­battu, non seulement par les armes de la parole, de la prédication, mais aussi en y allant de sa vie. Hilaire s'est tellement fait le champion de la vraie foi qu'il a été dépossédé de son diocèse, exilé, envoyé pendant de longues années en Orient, loin de sa ville de Poi­tiers. Il a payé de sa personne pour la foi. Mais là où les choses sont tout à fait intéressantes et passionnan­tes c'est que tout en se battant pour la foi, avec cou­rage, avec fermeté et sans aucune compromission, Hilaire n'a pas pour autant cessé d'être intelligent et d'avoir le cœur et l'esprit ouvert. En Orient, il a profité de cet exil pour entrer en contact avec les évêques de la région et essayé de comprendre ce qui se passait dans la tête des ariens et de toutes sortes de gens in­termédiaires entre la foi proprement dite de l'Église et l'hérésie elle-même.

En effet, les choses étaient plus compliquées qu'il n'y paraissait, car à côté de cette hérésie qui fai­sait du Fils et de l'Esprit des "demi-dieux", il y en avait une autre, moins spectaculaire mais qui consis­tait à dire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit n'étaient au fond que trois visages d'une même per­sonne, trois manières de s'exprimer pour dire le Dieu unique. Dieu en tant que créateur, c'était le Père, en tant qu'Il s'était incarné c'était le Fils, en tant qu'Il venait nous sanctifier c'était l'Esprit. Cette hérésie anéantissait aussi bien que l'autre la foi en la Trinité, car finalement le Fils n'était qu'un visage du Père et non une personne réellement distincte du Père. Un certain nombre de chrétiens et d'évêques de bonne volonté hésitaient à exprimer la vraie foi avec les formules fixées par le Concile de Nicée et qui préci­sent que le Fils est entièrement "consubstantiel au Père" mot difficile qui prêtait à différentes interpréta­tions. Les uns y voyaient l'égalité du Fils avec le Père, d'autres allaient jusqu'à une identification du Fils avec le Père.

A la différence de beaucoup d'autres évêques de son époque, à commencer par saint Jérôme et même plusieurs papes qui manquaient de compréhen­sion pour ceux qui hésitaient sur les formules, saint Hilaire avec une très grande ouverture d'esprit, com­prit que certains qui employaient un autre mot que consubstantiel pour dire la relation du Père et du Fils, n'étaient pas des hérétiques mais qu'ils essayaient de toutes leurs forces mais maladroitement d'exprimer la vraie foi. Et revenu en Occident, Hilaire se fera le champion de la compréhension à l'égard de ces évê­ques d'Orient qui, sans être hérétiques, avaient des formules un peu différentes de celles du concile de Nicée parce qu'ils avaient peur de tomber dans une autre hérésie opposée à la première.

Cette ouverture d'esprit, cette intelligence de la foi, cette compréhension de la pensée des autres est une des caractéristiques principales du génie et de la sainteté d'Hilaire. Et je crois que ceci est de tous les temps, car il ne suffit pas de camper sur les formules, il ne suffit pas d'affirmer, avec violence et sans com­promission, les formules de la foi, il faut aussi essayer de comprendre ce que chacun veut dire, ce que cha­cun porte dans son cœur. Il y a parfois des gens qui ont vraiment dans leur cœur une adhésion réelle au Christ, même s'ils ne savent pas toujours l'exprimer parfaitement. Savoir déceler le secret du cœur par-delà les apparences et les formules, voilà ce qu'a été la sainteté de l'intelligence chez saint Hilaire et que nous devons, nous aussi, essayer de faire nôtre. Ne soyons pas simplement des chrétiens intransigeants qui savent défendre la foi, éventuellement payer de leur personne pour la foi, ce qui est très important, saint Hilaire l'a fait. Soyons aussi des frères ayant le cœur ouvert et sachant comprendre ou essayant de comprendre ce que les autres balbutient, quelquefois très maladroitement. Et plutôt que de brandir l'ana­thème en rejetant de l'Église quiconque ne s'exprime pas comme nous, essayons d'être assez profonds, as­sez lucides, d'avoir un regard assez semblable au re­gard de Dieu qui va jusqu'au fond des cœurs pour comprendre, autant qu'il est possible ce que chacun essaie, avec les moyens qui sont les siens, de dire au sujet de sa foi.

Que saint Hilaire soit pour nous à la fois le docteur de la fermeté dans la foi et le docteur de l'ou­verture du cœur.

 

 

AMEN

 

 
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