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UN GRAND TÉMOIN DE LA FOI

Ex 3, 11-14 ; Jn 5, 19-24
St Hilaire - (13 janvier 2007)
Samedi de la première semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

aint Hilaire que nous fêtons aujourd'hui est une figure de grande envergure. C'est un aristocrate romain, gaulois, qui a dû naître vers les années 310. La Gaule à l'époque était une région privilégiée de l'empire romain parce qu'il y avait non seulement une activité économique très intense, mais s'était constituée petit à petit une aristocratie locale dans chacune des villes, et ces aristocrates locaux partageaient vraiment l'idéal de la vie romaine à l'époque, c'est-à-dire, vie confortable, luxueuse, agréable sans trop travailler. C'était l'idéal, c'était la vie qui aujourd'hui se passerait au café mais à cette époque-là cela se passait dans les villas romaines, on prenait du bon temps.

Hilaire est né dans ce milieu-là. C'est un homme d'un grand tempérament, très noble, très équilibré, pas coléreux. Il n'est pas du tout méditerranéen pour quatre sous, si vous voyez ce que je veux dire, chez lui l'idéal de vie, c'est l'équilibre, ne pas céder aux passions, etc … Hilaire a été marié, il a eu une fille qui a porté un nom un peu bizarre, Abra, qui n'a rien à voir avec Abraham, c'était un nom de l'époque. Il était fait plutôt pour entrer dans cette vie des sages comme on rencontrait à l'époque, soit d'école stoïcienne, soit platonicienne ou néo-platonicienne, un aristocrate bon teint. Il n'avait pas non plus envie de s'engager trop dans les affaires politiques. C'est la lecture de l'évangile de saint Jean qui va le bouleverser et qui va déchaîner dans sa vie une quête de Dieu extrêmement profonde.

Là encore, ce n'est pas du tout les bouleversements à la saint Augustin, Hilaire n'a jamais écrit de confessions, sa conversion, n'a rien de pathétique, c'est quelque chose de très simple, sans problème. Il commence à vivre dans l'Église à Poitiers. C'est un peu les hasards les élections épiscopales, puisque les évêques étaient élus par le peuple, qui fait que les prédécesseurs étant morts, on choisit Hilaire, sans doute parce qu'il avait cette aura d'aristocrate, très gentlemen, et le peuple aimait cela. Donc, il est élu évêque, à Poitiers, et il continue tranquillement ce qui se passait à Poitiers du point de vue ecclésial. La seule chose un peu nouvelle c'est qu'il essaie mais sans y réussir, de s'attacher Martin dans son presbyterium. Martin veut être moine, il fonde un monastère à Ligugé avant d'être ensuite nommé évêque de Tours. Pour Hilaire, ce n'est pas vraiment un échec, mais cela a été sans suite. Il n'a pas réussi à garder auprès de lui Martin qu'il avait ordonné diacre pour se l'attacher à lui personnellement. Martin est reparti vers d'autres horizons apostoliques. Martin a une initiative missionnaire extraordinaire, alors qu'Hilaire n'est pas du tout intéressé par cette orientation. Martin parcourra toute la vallée de la Loire pour aller évangéliser les "paganis", les païens, tandis qu'Hilaire son activité c'est de prêcher, c'est la Parole de Dieu, c'est un aristocrate intellectuel.

Il commence d'ailleurs son ministère par un commentaire de l'évangile de saint Matthieu sur lequel encore aujourd'hui tous les commentateurs s'échinent, et l'on pense que les gens de Poitiers ne devaient rien comprendre du tout. C'est d'un très haut niveau, un latin impeccable, très difficile à traduire. Simplement, petit à petit, presque malgré lui, Hilaire va être entraîné dans la bagarre, parce qu'en Occident, qui jusque-là avait été préservé, nous sommes vers les années 350, commence à se répandre l'hérésie arienne à cause d'un des empereurs romains qui s'appelle Constance. Ce Constance est très actif, veut faire pencher l'Église du côté de la foi arienne, en supposant que ce soit une foi, ce sont plutôt des théories, et l'homme de paille de cette affaire est un provençal, Saturnin d'Arles, qui n'est pas saint, rassurez-vous parce que celui-là il ne mérite pas de l'être. C'est un magouilleur de première, il organise un Concile à Arles pour essayer d'entraîner tout l'épiscopat gaulois dans l'arianisme avec le label de Constance. Hilaire n'admet pas cette situation, il ne supporte pas que la foi soit entamée. Hilaire organise une réunion pour contrer les décisions du Concile d'Arles, plutôt un Synode manipulé par Constance, et il obtient que les évêques se rétractent. On fait beaucoup d'éloges de l'épiscopat du quatrième siècle, mais en réalité, ce n'étaient pas des lumières ! Dans l'ensemble, ils étaient plutôt des amis de l'empereur. Par bonheur, on connaît surtout les figures exceptionnelles, mais l'ensemble était assez médiocre. On ne peut pas dire que la grâce immédiate de l'épiscopat soit de vous faire sortir de l'ordinaire du point de vue intellectuel. En réaction, immédiatement, saint Hilaire est exilé. Constance est déjoué dans ses manœuvres, Hilaire montre son désaccord, donc, c'est clair, il est envoyé en exil.

Il a de la chance dans son exil parce qu'en fait, on l'envoie en Orient, en fait cela se résume au fait qu'il ne soit pas à Poitiers ! C'est cela l'exil. Comme c'est un homme extrêmement intelligent et fin, il va profiter de son séjour en Orient pour étudier le problème, puisqu'il est concerné directement, il a été condamné à cause de l'hérésie arienne. Il va étudier les grands auteurs qui ont traité de cette question. De ce point de vue-là, il faut imaginer Hilaire comme quelqu'un qui travaille beaucoup, il se fait apporter les textes d'Athanase et de quelques autres représentants de la lutte anti arienne, il y a réfléchi, et il a voulu véritablement comprendre de quoi il s'agit. C'est à ce moment-là que mûrit le génie de saint Hilaire. Ce n'est pas comme saint Augustin qui est sans cesse en train de combattre des ennemis sur place, essayer de ferrailler tout le temps avec la correspondance et la littérature, lui, il est en exil. Il est tranquille, il est tout seul dans son bureau, là-bas quelque part dans le Pont-Euxin, il travaille, il médite, et il écrit un traité de la Trinité qui est un grand classique de la théologie patristique d'Occident. Pourquoi ? parce que c'est le premier et peut-être le seul Père de l'Église avec Maxime le Confesseur, le premier qui comprend aussi bien les données du problème en Orient grec qu'en Occident latin. Sa synthèse du "de Trinitate", c'est véritablement un travail extrêmement personnel et approfondi pendant plusieurs années dans lequel saint Hilaire essaie de comprendre exactement quels sont les enjeux du problème. C'est un des plus grands textes de la Trinité, même si hélas il n'est pas beaucoup lu, parce qu'il est très difficile pas simplement su point de vue de la théologie, Hilaire dit lui-même que cette question est très délicate et difficile, mais surtout parce que le style est très particulier, un latin très concis et compliqué.

Toujours est-il qu'après cet exil qui n'a pas été d'une très grande souffrance, il revient à Poitiers et remet en place la doctrine de la grande Église. C'est à partir du moment où Hilaire revient que l'arianisme est vaincu et que la situation va se remettre en place. Arriveront ensuite les successeurs de Constance qui eux ne pousseront pas l'Église dans le sens de l'arianisme.

Ce qu'on peut retenir de cette partie de la vie de saint Hilaire, c'est le rôle des grands témoins. Hilaire est un évêque qui n'a pas fait grand bruit, ce n'est pas une vedette, ce n'est pas un évêque de cour, il n'a jamais recherché les honneurs alors que les grecs se laissaient volontiers tenter par cet aspect de l'épiscopat. Hilaire est un homme qui a pris à bras-le-corps le mystère de Dieu et qui s'est dit : je veux dans la foi, comprendre de quoi il s'agit. C'est cette loyauté intellectuelle et spirituelle, cette ténacité et cette fidélité dans la foi qui en fait un si grand témoin. Je crois qu'on pourra prier aujourd'hui le Seigneur par l'intercession de saint Hilaire pour qu'Il nous envoie d'autres grands témoins qui, avec le même acharnement, la même constance, la même lucidité et pénétration d'esprit puissent être les témoins du mystère de Dieu aujourd'hui.

 

 

AMEN