AU FIL DES HOMELIES

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DEVANT LA MISÈRE DE LA JEUNESSE

Ph 4, 4-9 ; Mc 10, 13-16
St Jean Bosco - (31 janvier 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous célébrons aujourd'hui la figure très grande et très belle de saint Jean Bosco en plein milieu du dix-neuvième siècle et je voudrais réfléchir quelques instants sur deux figures du dix-neuvième siècle, celle de Karl Marx et celle de Don Bosco car il y a quelque chose qui les unit.

Je ne vais pas "tirer sur un corbillard," mais j'espère que le marxisme est une réalité enterrée défi­nitivement, bien qu'il faille toujours se méfier car la mauvaise herbe repousse toujours. Marx et Don Bosco ont chacun à leur manière, très différente, ras­surez-vous, essayé de résoudre le problème central qui s'est posé à ce dix-neuvième siècle. C'est le bou­leversement économique de la société occidentale. Jusque-là on vivait sur une économie fondée sur la générosité de la terre. C'était une économie d'agri­culture, de la terre qui donnait à manger. Bien en­tendu il y fallait le travail de l'homme, mais la fé­condité même de la terre était si décisive qu'elle im­posait un modèle économique dans lequel l'homme se sentait dépendant de la terre dans laquelle il était en­raciné. Ce qui a produit le bouleversement c'est qu'un jour on s'est aperçu que ce n'était pas simplement la terre qui pouvait donner mais que le monde, l'expé­rience humaine, le savoir-faire humain devenait de façon décisive, même s'il l'avait été déjà auparavant, rentable. Donc le monde est devenu "une affaire ren­table", donc le moindre pouce de terrain dans une ville, à la campagne, la moindre capacité humaine de fournir un effort devenait rentable. Tout le jeu des relations sociales, tout le jeu de l'implantation des hommes, l'urbanisme, tout cela est devenu objet pos­sible de rentabilité. Ce qui devenait intéressant, ce n'était plus la fécondité de la terre qui n'est qu'un élé­ment parmi d'autres, mais la manière même dont l'homme, par son travail, rendait cet univers rentable. C'est devenu une véritable obsession et nous n'en sommes pas encore sortis. Nous vivons toujours sur cette perspective du rentable économiquement. Toute action humaine est vue essentiellement sous le biais de la rentabilité du travail donc du profit et du gain. C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, tout béné­volat est considéré comme quelque chose de seconde zone, ce que ce n'est pas en vérité.

Marx d'un côté et Don Bosco de l'autre ont réagi à cette situation, mais de façon différente. Marx a essayé de "réguler le goût de la rentabilité" par le travail et la valeur du travail. Pour Marx, "l'homme est un animal travailleur". Généralement on retire le mot animal pour obtenir le terme utilisé dans la lan­gue de bois du communisme "les travailleurs". On définit donc l'homme par le travail. Le travail est ce qui définit l'homme dans son rapport aux autres, dans son rapport au monde. Et comme généralement il n'y a pas de place pour le travail dans le rapport à Dieu, il est plus simple d'éliminer Dieu. Marx croit apporter une solution à l'existence humaine en disant que ce qui fera que l'homme arrive à être l'homme, c'est le travail. Je crois que c'est cela le fond de la pensée marxiste dans la mesure ou elle est pensée philoso­phiquement et non dans les sous-produits léninistes ou stalinistes que nous avons dû subir par la suite. Vous voyez donc la réponse. L'homme est intéressé par cette rentabilité de l'univers et la régulation de ce processus de rentabilité c'est le travail. Donc, partout où l'homme travaille, l'homme devient plus homme. C'est la solution proposée par Marx.

L'Église, il ne faut pas s'en cacher, a repris certains traits de cette affaire et encore récemment dans certaines encycliques en disant qu'il y a une va­leur théologique et spirituelle du travail. Cela ne veut pas dire que l'on adhère aux thèses marxistes, mais cela veut dire que la thèse marxiste n'est pas entière­ment fausse.

Don Bosco a réagi différemment. Il a vu la misère des gens, il a vu ce désir effréné de rentabilité, cette espèce d'esclavage démocratisé de la société économique qui commençait à naître, puisqu'il fallait que tout le monde travaille pour pouvoir porter la tête haute. Et il s'est demandé : qu'est-ce qu'il faut sauver dans cette situation ? Et tout naturellement, même si cela peut paraître un peu paradoxal mais c'est très évangélique, il s'est porté vers la jeunesse et les en­fants. Autrement dit, face à une rentabilité et une rentabilisation du monde, il a porté son attention sur les enfants car c'est ce qu'il y a de plus précieux. C'est la gratuité de l'enfance, la gratuité de l'avenir, la gra­tuité du bonheur et finalement la gratuité de l'amour. Il n'en a pas fait une théorie économique car ce n'est pas réductible à une théorie économique, mais sim­plement par la manière dont il a vécu, par la joie qu'il savait communiquer, la joie de l'évangile, il a réagi dans les plus grandes concentrations de taudis de la première génération de l'industrie italienne notam­ment à Turin et dans certains grandes villes de l'Occi­dent.

Je pense qu'il vaut la peine de réfléchir aux actions de ces deux hommes. Ils sont parfaitement contemporains, ils ont fait face exactement au même problème, ils ont vécu le même scandale intérieur car c'était la même chose qui les choquait, mais l'un a "trouvé le salut" en valorisant une sorte de salut de l'homme par l'homme dans l'expérience du travail tandis que l'autre a valorisé une expérience du salut comme don gratuit à l'intérieur des situations parfois les plus désespérantes voire même les plus désespé­rées.

Je crois que c'est un petit peu le mystère de l'Église. La grande pensée sociale de l'Église au dix-neuvième siècle, je crois qu'il faut d'abord aller la chercher chez des témoins comme Don Bosco. Non pas des gens qui ont fait des théories, mais qui ont simplement, par leur présence, par leur manière d'être au milieu de cette société, non pas d'abord essayé de penser cette société, mais de panser ses plaies. Et précisément à travers les remèdes les plus évangéli­ques c'est-à-dire cette joie d'appartenir à Dieu, cette joie d'accueillir le salut, cette gratuité de l'enfance et ce bonheur de se savoir aimé.

Demandons à saint Jean Bosco que, dans ce monde du vingtième siècle finissant où cette expé­rience de la rentabilité économique du monde pose encore bien des problèmes, on le sent tous les jours avec le chômage, le Seigneur suscite des imitateurs de Don Bosco qui ne nous feront pas de grands discours mais qui simplement seront là comme des témoins de la gratuité du salut pour tout homme quelle que soit la situation dans laquelle il se trouve.

 

 

AMEN

 

 
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