AU FIL DES HOMELIES

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 AU SERVICE DES JEUNES

Ph 4, 4-9 ; Mc 10, 13-16
St Jean Bosco - (31 janvier 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne suis pas tout à fait sûr que l'évangile que nous venons d'entendre soit celui qui révèle le mieux la préoccupation et le souci de saint Jean Bosco au moment où il commence sa vie de prêtre et son ministère auprès des jeunes.

En effet, ce qui a polarisé toute l'attention de Jean Bosco, ce n'est pas véritablement l'enfance, mais ce problème finalement assez nouveau à l'époque, de l'adolescence. Alors, comme on a voulu assimiler les jeunes et les enfants, on a mis cet évangile, mais en réalité, la véritable découverte de ce que représente l'apostolat et le ministère de Jean Bosco, c'est le fait qu'il vit dans une époque où commence à se poser, ce n'est qu'un début, cela prendra des proportions par la suite et aujourd'hui c'est terrible, commence à se poser vraiment le problème de l'adolescence.

Dans la formation, la culture classique, on peut dire que d'une certaine manière l'adolescence n'existait pas vraiment. Il y avait l'enfance dans laquelle le petit d'homme, surtout masculin d'ailleurs, était totalement pris en charge par un système d'éducation qui revenait dans l'antiquité aux esclaves, les pédagogues, dans ce système l'habitude ne ménageait pas le coup de fouet ni les procédés pédagogiques les plus sommaires et les plus grossiers, mais un beau jour, l'adolescent étant considéré comme capable d'entrer dans la vie de la société subissait une très brève période d'initiation à cette vie sociale, si bien qu'on pourrait dire que la société faisait tout pour que cette période de passage de l'enfance à l'adolescence soit la plus rapide possible, presque du point de vue symbolique, réduite à sa plus simple expression. On trouve cela encore dans un certain nombre de tribus africaines, dans lesquelles précisément les rites d'initiation à la vie adulte, c'est simplement de mettre les adolescents en-dehors du territoire de la tribu pendant un certain temps, qu'ils s'aguerrissent, qu'ils fassent les preuves de leur force et de leur vaillance, notamment par des épreuves de combat ou de rivalité, et puis ensuite, ils sont admis directement dans la société adulte. Ainsi, il n'y a pas ce stade où l'enfant quitte l'enfance et doit aborder un monde nouveau qui est le monde adulte.

Ce problème va se poser dans les sociétés occidentales surtout, précisément à partir du dix-neuvième siècle et de l'industrialisation. Pourquoi ? Pour une raison extrêmement simple : c'est que pour passer de l'enfance au monde du travail, il faut une formation, une spécialisation, un apprentissage qui au début sera très sommaire, et maintenant, cela peut durer jusqu'à vingt-cinq, vingt-huit ans, selon la profession qu'on a choisi. Vers la fin de l'Ancien Régime, fin du dix-huitième siècle, l'adolescence se passait vers les douze quatorze ans, c'était réduit au minimum, c'était un très bref temps de passage, mais dès que la société a commencé à se démultiplier, s'industrialiser, se complexifier, et puis se bureaucratiser aussi après tout l'effort de la complexification de la vie sociale, à ce moment-là il a fallu non seulement un temps d'enfance pour que l'enfant arrive à une taille physique, biologique adulte, mais il a fallu aussi un temps de plus en plus long pour que l'adolescent prenne ce temps de formation et d'épanouissement de sa propre intelligence, de sa réflexion et de sa mise en place dans la société. Alors évidemment, tout cela se complique par le fait que les modèles sociaux se diversifient, il y a des modèles sociaux dans la bourgeoisie, dans le monde prolétaire, dans le monde rural, ça tient plus ou moins bien, et à ce moment-là se pose pour les adolescents le problème de l'identification à ce qu'ils vont être plus tard. Là où pratiquement, dans les sociétés d'ancien régime, où les choses étaient très fixées et déterminées, l'enfant, selon l'appartenance familiale et le rang social qu'il occupait, immédiatement trouvait sa place, le cardinal Borromée pouvait être cardinal à seize ans, Condé pouvait conduire les armés à seize, dix-sept ans, aujourd'hui, c'est impensable !

A partir du dix-neuvième siècle, ce n'est plus possible. Il y a ce temps très long et difficile dans lequel un adolescent est confronté à des tas de problèmes, d'une part, quitter une sorte d'identité qui va de soi du point de vue de l'enfance, et puis d'autre part, trouver sa place et son identité pour la vie à venir, dans la société. Apparaît alors le thème de l'homme qui n'est pas simplement construit par son appartenance sociale ou par son héritage ou par son patrimoine, mais l'homme qui doit précisément réfléchir sur la manière dont il va trouver sa place et ses engagements dans la société, dans la vie politique, dans la vie sociale, et comme acteur économique.

Il est bien évident que dans cette perspective le premier souci d'une société ce n'est pas nécessairement d'éduquer les adolescents. Nous le voyons encore aujourd'hui, c'est pour cela que je faisais le parallèle au début de cette célébration, avec la situation actuelle, un des grands problèmes qui agite actuellement notre société pour des raisons qui ne sont pas d'une générosité extraordinaire si on regarde entre les lignes, c'est le fait de savoir comment les jeunes, ceux qu'on appelle maintenant les jeunes, qui sont devenus un véritable âge de référence dans notre société, parce que tout le monde veut rester jeune évidemment, mais comment les jeunes vont-ils trouver une place dans la société ? Mais paradoxalement, ils n'en ont pas envie ! Parce que à quatorze, seize ans, on rêve d'un certain nombre de choses, notre imaginaire n'est pas encore tout à fait en place, et c'est très difficile d'arriver à trouver sa place et un certain nombre de références dans la vie sociale. Et donc, c'est ce qui fait que sur le fond du problème, c'est difficile et si délicat parce qu'il faut arriver à rendre la société des adultes "intéressante". Je vous laisse vous-mêmes imaginer le vaste programme que cela représente.

Ce que je trouve intéressant chez Jean Bosco, et il n'est pas le seul à cette époque, dans la région, il y en a un autre qui est tout à fait extraordinaire dans ce sens-là mais il avait un petit peu moins le sens de la publicité, c'était Timon David, mais on peut dire que les deux personnages qui vivent à peu près en même temps, il y en a un qui est beaucoup plus effacé et modeste, c'est Timon David, tandis que Jean Bosco, c'est un fonceur, c'est une sorte d'aventurier au service de la jeunesse. Tous les deux avaient compris que l'adolescence pouvait être évangélisée. C'est cela l'origine de tout ce qui a constitué cette activité incroyable et qui se retrouve d'ailleurs à différents niveaux, je pense à Baden Powell, c'est exactement le même problème, tous ces gens-là naissent à peine dans soixante ans d'intervalle, parce que c'est le problème majeur, on commence à voir que, on peut pour elle-même, envisager cette époque de l'adolescence pour aider les jeunes à découvrir dans le moment même difficile et délicat de cette mutation, à découvrir une véritable identité. Je pense que si c'est l'Eglise qui a été à la pointe de cette recherche, c'est parce que précisément, ces hommes-là, Jean Bosco, Timon David et d'autres, ont eu vraiment l'intuition que même si, et c'était le mot qu'on utilisait à l'époque, même si cette adolescence passait pour être un âge ingrat, en réalité, c'était tout de même un âge dans lequel l'évangile pouvait aider l'adolescent, l'adolescente, à trouver sa véritable identité, et par là, à trouver aussi par la suite, la signification de son avenir et de son entrée dans la société. Cela a supposé du point de vue de tous ces mouvements ecclésiaux, une sorte de reconversion. L'évangile n'était pas le monde d'une société constituée d'adultes avec les structures habituelles, les paroisses, les curés, les évêques et les diocèses, mais, il fallait trouver d'autres formes qui se sont un tout petit peu marginalisées par rapport aux formes classiques, dans lesquelles on pouvait créer des lieux où les adolescents découvraient enfin tout ce que commençait à éveiller en eux la puissance de l'évangile.

Je crois qu'aujourd'hui c'est plus urgent que jamais, c'est d'autant plus délicat qu'aujourd'hui le système de référence autour de l'adolescence est devenu extrêmement compliqué et qu'il y a beaucoup d'adultes qui comme on l'a dit parfois, vivent dans une mentalité adolescentrique, c'est-à-dire que pour eux, ils ne vivent que par référence à un certain monde de rêve d'adolescence, mais précisément, tout le problème de l'évangélisation de l'adolescence c'est autre chose. Ce n'est pas de maintenir les adolescents dans une sorte de rêve et de manque de sens du réel, aussi bien du n'importe quoi dans le sens de la violence que dans le style fleur bleue, mais c'est précisément de leur faire découvrir que ce temps est un temps de transition et que c'est un temps qui les ouvre à une dimension beaucoup plus profonde de leur existence et de leur place à la fois dans la société, dans l'Eglise et dans le Royaume de Dieu.

Nous demanderons à saint Jean Bosco qu'il puisse faire passer par sa prière et par son intercession pour l'Eglise d'aujourd'hui, cet éveil et ce sens qu'il a eu du souci de l'adolescence, pour que là encore, l'Eglise donne de nouveaux témoins et de nouveaux serviteurs d'une jeunesse qui est souvent très désemparée.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 
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