AU FIL DES HOMELIES

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LA PASSION DE SAINT SÉBASTIEN

Hb 10, 32-36; Jn 17, 11b-19
SS. Sébastien et Fabien - (20 janvier 1988)
Mercredi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Volvic : Saint Sébastien

 

S

aint Sébastien, martyr romain, est souvent fi­guré dans les tableaux attaché à un arbre ou à une colonne et transpercé de flèches. Il a eu un très grand succès dans l'histoire de la peinture parce, à une époque où les censures étaient parfois un peu fermes, représenter ce pauvre saint Sébastien beau comme un jeune éphèbe ou comme un Adonis était, pour les peintres, un des moyens de mettre en valeur tout leur talent. En réalité, ce détail est tiré d'une pas­sion assez tardive qui veut que, lorsqu'on découvrit que Sébastien était chrétien dans la légion, l'empereur a demandé aux archers de l'emmener en dehors de la ville de Rome et de le transpercer de flèches. Et la passion nous dit qu'il "était percé de flèches comme un hérisson" parce qu'il en avait reçu plein le corps, et cependant il est ressuscité et le lendemain il est reparti à la charge pour annoncer l'Evangile au milieu de ses frères légionnaires et que, l'empereur en ayant vrai­ment assez l'a fait assassiner et jeter dans les égouts de Rome pour qu'on ne puisse pas retrouver son corps.

En réalité ces traits légendaires sont assez tardifs, ils datent sans doute des années 500. La seule chose que l'on sait avec certitude de Sébastien c'est qu'effectivement il était officier de la légion romaine et qu'il a été martyrisé au début du quatrième siècle, vers 302 ou 304. C'était l'époque la plus forte des persécutions. Sébastien faisant partie de l'armée romaine devait prêter serment de fidélité à l'Empereur et qu'il a refusé car cela devait inclure de reconnaître un quelconque statut divin à cet empereur. C'est pourquoi il a subi le martyre.

Ce qui est intéressant, c'est le succès qu'a eu ce culte et ce qu'il signifie. Il y a quelques figures de martyrs romains, et Sébastien est sans doute la figure de pointe qui ont appartenu à l'armée, et c'est préci­sément cela qui est intéressant car la manière dont s'est développée "la passion de saint Sébastien" fait explicitement référence et développe de façon très ample ce statut de soldat, et ceci à plusieurs niveaux et à plusieurs centres d'intérêt.

Le premier est un intérêt de prosélytisme im­médiat car, dans l'empire romain finissant l'armée est un peu la seule épine dorsale qui reste. La société est "croulante" sous bien des aspects, mais par contre la solidité même de l'armée est absolument fondamen­tale. Par conséquent il était très important pour les évêques de proposer aux soldats romains un idéal qui leur montre qu'il y avait eu déjà auparavant des sol­dats fidèles dans le métier des armes et qui cependant avaient été d'authentiques témoins du Christ jusqu'à donner leur vie pour Lui. C'était "la pastorale des aumôniers militaires" de l'époque pour montrer que pour être un bon soldat romain, il fallait aussi être chrétien. Par conséquent l'exemple de Sébastien mar­tyr légionnaire romain était la base de toute une caté­chèse pour montrer aux membres de l'armée romaine, un siècle ou deux plus tard, qu'il fallait continuer sur cette lancée, rester fidèles, confesser le Christ avec le plus d'exigence possible.

C'est même à redoublement car la première partie de la "Passion de saint Sébastien" nous raconte toutes les conversions qu'il a faites. Il y a des dialo­gues interminables avec le voisin, avec le caporal-chef, avec le supérieur de l'armée. Et l'on voit bien ce que cela veut dire dans le récit de la passion, c'est pour dire aux soldats : il faut vous exhorter les uns les autres à rester fidèles au Christ, et même s'il y a des non-chrétiens dans l'armée romaine, il faut petit à petit les amener à découvrir le Christ comme Sébas­tien lui-même l'avait fait. C'est ce qui a procuré beau­coup de succès à cette Passion de saint Sébastien, c'est une méthode d'évangélisation dans l'armée ro­maine. A chaque personnage qu'il soit de l'armée, qu'Il soit de la cour, le dialogue est adapté. Il y a cha­que fois des arguments convaincants que trouve Sé­bastien, et même dans les relations avec ces dames de la cour. Dans la première partie de cette Passion, Sé­bastien convertit au moins 68 personnes.

Mais il y a plus que cela. Il y a en même temps quelque chose qui s'adresse à une pastorale plus générale de l'Église militante. On peut dire que notre terminologie de l'Église militante vient de là. Le soldat est celui qui par le sacramentum, qui a donné le mot sacrement et le mot serment, est attaché corps et biens à l'empereur. La figure idéale du soldat c'est celui qui appartient totalement, sans recul à l'empe­reur, et c'est pour cela qu'au début de sa carrière, il prononce le sacramentum. En sorte qu'il fait vœu de défendre l'empereur et de faire tout ce que l'empereur demande, quoi qu'il arrive. C'est précisément le pro­totype du chrétien. Car le chrétien est celui qui, par son baptême, appartient corps et biens à son Seigneur. Par conséquent être chrétien, c'est faire partie de la "militia Christi", de l'Église qui, par le sacramentum du baptême, est attachée à son Seigneur.

Et alors, précisément, c'est un moyen d'évan­gélisation extraordinaire pour tout chrétien, même s'il ne fait pas partie de l'armée, car on montre que Sé­bastien, ayant prononcé le "sacramentum" à Jésus-Christ, ne peut plus revenir en arrière, et par consé­quent ne peut pas hésiter entre l'appartenance à Jésus-Christ et l'appartenance à l'empereur. Et quand l'em­pereur demande une appartenance comme celle qui marque Sébastien dans son appartenance à son Sei­gneur, il ne peut pas hésiter. C'est un modèle abso­lument extraordinaire de conduite pratique de la vie chrétienne. Etre soldat du Christ, ce n'est pas ferrailler avec l'épée, mais c'est marquer l'appartenance radicale au Christ, appartenance radicale marquée par le "sa­cramentum" du baptême, du serment du baptême, par l'emprise du baptême. C'est pour cela que la prédica­tion de saint Sébastien et son succès missionnaire et apostolique s'enracinent dans cette vision des choses. Chaque fois que l'on célébrait saint Sébastien ou que l'on venait dans la basilique où étaient présumées ses reliques, c'était l'occasion d'un discours sur ce qu'est la vie chrétienne comme telle : appartenir totalement à son Seigneur, de telle sorte que si quoi que ce soit s'interpose entre le Seigneur et nous et exige de nous une appartenance, on ne peut pas faire autrement que d'aller jusqu'à la mort.

C'est pour cela que la figure de saint Sébas­tien, même si historiquement on n'en sait pas grand-chose sinon que son martyre a été provoqué par sa fidélité à Dieu et par ce conflit entre l'appartenance à l'empereur et l'appartenance à Dieu, a eu un si grand rayonnement à travers toute l'histoire de l'Église. Et je pense qu'aujourd'hui nous pouvons encore le prier pour que, au cœur même de ce monde où peut-être les appartenances ne sont pas aussi tranchées, (mais l'ambiguïté même n'est pas plus facile à vivre et les subtilités ne sont pas très faciles à vivre ), nous ayons précisément ce sens de la "militia Christi", non pas un sorte de militantisme un peu bête et primaire car ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais de la véritable ap­partenance au Seigneur, appartenance radicale et to­tale au Seigneur dont nous sommes les membres atta­chés à Lui par le "sacramentum" de notre baptême.

Voilà ce que nous pouvons demander au Sei­gneur par l'intercession de saint Sébastien qui l'a vécu lui-même dans sa chair jusqu'au martyre, afin de le vivre au jour le jour, même si ce n'est pas dans le martyre du sang, mais que ce soit dans le martyre de notre fidélité quotidienne et notre appartenance totale à l'amour de Jésus-Christ.

 

AMEN

 

 

 
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