AU FIL DES HOMELIES

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SAINT THOMAS d'AQUIN : SEL, LUMIERE ET SAGESSE

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous êtes le sel de la terre ! Vous êtes la lu­mière du monde ! Plus que tout mouvement la Sagesse est mobile, elle traverse et pénè­tre tout à cause de sa pureté."

Avec ces trois images, celle du sel, celle de la lumière et celle de la mobilité de la Sagesse qui tra­verse et pénètre toute chose, nous avons des éléments très importants pour comprendre le mystère profond qu'a médité saint Thomas d'Aquin tout au long de sa vie. Saint Thomas d'Aquin représente sûrement, dans la tradition de l'Église, un moment extrêmement im­portant.

En effet, il s'agit d'un véritable tournant dans l'histoire de l'Église, où l'Église restant toujours fidèle à la foi qu'elle a reçue des apôtres, en a compris peut-être plus profondément que jamais les exigences et les implications. Et j'aimerais méditer sur un aspect de cette réflexion de saint Thomas d'Aquin, de cet héritage spirituel qu'il a livré à l'Église et duquel nous vivons aujourd'hui, parce que cet héritage est éton­namment moderne, non pas que la modernité soit en soi une valeur, mais au sens où, en réfléchissant là-dessus, nous pouvons peut-être mieux comprendre le sens de notre vie de chrétien au cœur de ce monde aujourd'hui, et ce n'est pas une petite affaire.

La foi chrétienne est une révélation. C'est quelque chose qui est annoncé, proclamé à un monde. Et quand cette Parole de Dieu, ce mystère de Dieu a été apporté au monde, il n'est pas étonnant que cela ait déclenché une certaine conception de l'homme, une certaine manière de penser notre existence. Et dans les premiers siècles de l'histoire de l'Église, souvent la tentation a été de concevoir les choses, j'allais dire comme une fusée à étages. Il y a l'homme, et puis, par-dessus, le chrétien. Il y a la nature humaine, il y a ce que nous faisons, vous et moi, lorsque chaque ma­tin nous nous levons, nous ouvrons les yeux, puis nous allons à notre travail, nous réfléchissons, nous faisons des œuvres bonnes et autres choses sembla­bles. Tout cela ce sont nos activités humaines. Et puis, par-dessus tout, un peu, pardonnez-moi l'expres­sion triviale comme du beurre sur la tartine, il y aurait la grâce, il y aurait la vie chrétienne, la prière, le temps que je passe à l'église, le temps que je passe à de bonnes œuvres chrétiennes, des œuvres de miséri­corde qui viendraient se situer comme un deuxième étage par rapport à toutes ces autres activités humai­nes. C'est cette mentalité que beaucoup de chrétiens aujourd'hui traduisent dans leur langage : comme homme je fais ceci, mais comme chrétien, je devrais faire cela. Souvent le langage prête un peu à confu­sion. Parfois dans les sermons, on dit "les hommes" par opposition aux chrétiens, comme s'il y avait deux catégories, les hommes puis les chrétiens, comme si les chrétiens n'étaient pas des hommes.

En réalité, tout cela est une manière de voir approximative, parce que ce problème a été au cœur de la méditation de saint Thomas d'Aquin. Il a fini par comprendre qu'il n'y a pas l'homme d'un côté, et puis par-dessus, venant pour ainsi dire se plaquer, la grâce, l'amour de Dieu, l'œuvre du Saint Esprit en nous, mais au contraire, Dieu a créé ce monde, et c'est dans cette création même qu'Il agit. C'est précisément ce que nous disaient les textes de tout à l'heure : Il agit comme lumière, Il agit comme sel et Il agit comme Sagesse qui pénètre tout. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Regardons un diamant ou une pierre pré­cieuse. Quand la lumière joue sur cette pierre pré­cieuse, elle n'ajoute rien à la pierre, c'est simplement un jeu gratuit de lumière dans la pierre ou dans le diamant, mais, du coup, le diamant est totalement transfiguré et resplendit de mille feux. Cependant on n'a pas ajouté un gramme ni un carat de diamant ni on n'en a pas retiré non plus. La lumière vient dans ce diamant et elle fait jouer le diamant.

Quand on met du sel dans la soupe, la soupe pratiquement ne change pas d'aspect, à tel point que de l'extérieur on ne peut pas voir avec les yeux si la soupe est salée ou si elle n'est pas salée. Et cependant la soupe est tout autre et devenue mangeable. Mais c'est bien la même soupe.

Quand l'auteur du livre de la Sagesse nous dit que la Sagesse a un mouvement d'une rapidité et d'une mobilité extraordinaire et qu'elle pénètre et traverse tout, cela veut dire que la Sagesse ne rajoute rien à la Création, mais que la création, habitée par la Sagesse, est tout autre chose que si la création était désertée par la Sagesse, que si la création n'avait pas de sagesse.

Toute la réflexion de saint Thomas d'Aquin a été de montrer qu'il ne faut pas diminuer la créature pour grandir le Créateur, mais que la joie du Créateur c'est d'habiter dans sa créature pour la grandir. Ce n'est pas en méprisant ce que nous sommes que nous grandissons ce que Dieu fait. C'est, au contraire, en voyant tout ce que nous sommes, non pas avec nos yeux ou notre regard d'homme étriqué et limité, mais avec le regard même de la grâce, qu'à ce moment-là, dans ce que nous sommes même, nous arrivons petit à petit à découvrir la grandeur et l'infini de la présence de Dieu en nous.

La grâce n'est pas un supplément à l'existence humaine, qui viendrait nous faire faire des "actes sup­plémentaires" ou des efforts supplémentaires, la grâce est le resplendissement, l'habitation du mystère de Dieu dans sa plénitude au cœur même de ce que nous sommes. Ainsi donc, nous ne sommes pas "plus", nous sommes "habités". Dieu ne nous rajoute pas quelque chose, Il s'empare de nous. Et comme la lu­mière, s'emparant du diamant, fait resplendir ce dia­mant et fait qu'il est méconnaissable par rapport au moment où il était dans l'obscurité, ce diamant de­vient autre chose. Tout le mystère chrétien, tel que saint Thomas nous l'a livré dans sa méditation, dans sa fréquentation des Écritures et dans son amour de Dieu, tout est contenu là-dedans. Il n'y a pas à oppo­ser la création et la grâce que Dieu apporterait comme quelque chose en plus, mais il y a à considérer que le salut, la vie chrétienne, c'est une vie humaine, totale­ment humaine, comme disait saint Thomas "dans la nature humaine", mais cette nature étant habitée, transfigurée, remplie par la présence de Dieu. Si notre vie chrétienne c'était d'avoir quelque chose en plus que les autres hommes, ce serait une réalité tout hu­maine, ce serait un "petit quelque chose en plus", un petit supplément, mais ça serait dérisoire, cela n'aurait aucun intérêt. Car, précisément, la révélation de Dieu, c'est que le supplément c'est Dieu Lui-même. Par conséquent, le chrétien, c'est celui qui est homme, rien moins et rien plus qu'homme, mais habité par la présence de Dieu. La grâce de Dieu, c'est cela, c'est la relation intime de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu. Vous voyez toute l'importance que cela peut avoir pour nous aujourd'hui. Notre vie de chrétien, ce n'est pas un stock d'exigences plaquées arbitrairement ou artificiellement comme des suppléments de vie ou d'exigences par rapport aux obligations de la société. Une telle manière de voir les choses est réellement désespérante, car elle ne nous fait compter que sur nous-mêmes, sur ce que nous pouvons faire, sur ce que nous pourrions rajouter de nous-mêmes. Mais, comme le Christ l'a dit, nous ne pourrons jamais ajouter une coudée à notre taille, pas un centimètre. Au contraire, si notre vie chrétienne, nous la considé­rons dans l'économie de la grâce, avec tout l'absolu de cette grâce, alors nous comprenons mieux que le chrétien n'est pas quelqu'un qui dépasse les autres de la tête et des épaules, en vertu, mais c'est quelqu'un qui est habité, pénétré de la Sagesse même de Dieu, et qu'à partir de ce moment-là, effectivement, la vie est tout autre chose, tout en restant profondément hu­maine, sans renoncer à rien de tout ce qui est beau et bon. Pourquoi ? Parce que c'est le don de Dieu, parce que c'est la création.

Par l'intercession de saint Thomas d'Aquin, demandons de trouver véritablement ce sens de la sagesse chrétienne. Sagesse est un mot qui veut dire "goûter", "dégustation" comme on déguste un grand cru. C'est précisément cela la vie chrétienne, c'est une sagesse de dégustation, c'est de savoir goûter la joie de la présence de Dieu, dans cette chose si humble et si petite que nous sommes, et qui est notre être, notre vie, notre être de créature tels que nous avons été donnés à nous-mêmes des mains de Dieu. Et alors, cette sagesse devient vraiment l'apéritif de la ren­contre de Dieu, car si des cette vie, nous commençons à goûter et à déguster, dans notre être même, dans notre manière de vivre ici-bas, la joie de la présence de Dieu, alors si je puis dire, nous aurons le sens du goût et de la Sagesse prête à déguster la plénitude de la manifestation de la gloire de Dieu dans son Royaume.

 

AMEN

 

 

 
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