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DEVENIR LUMIÈRE

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

ans l'Histoire de l'Eglise, on a toujours aimé donner des surnoms aux saints. Il y avait leur nom de baptême, et souvent, on leur ajoutait un surnom. Par exemple, saint Jean Chrysostome prêchait si bien, qu'on l'appelait saint Jean bouche d'or. Ou encore saint François d'Assise a tellement valorisé le sens du dépouillement pour vivre pour Dieu, qu'on l'appelait le pauvre d'Assise, le Poverello. Ainsi, chaque saint a mérité une sorte de surnom qui lui donnait à la fois sa familiarité, son visage et en même temps, qui donnait en un mot le message et le testament spirituel qu'il avait voulu laisser à l'Eglise.

Pour saint Thomas d'Aquin, on n'a jamais vraiment trouvé, ou plus exactement, on en a trouvé un qui à mon avis était mauvais, et que je ne retiens pas, on l'appelait "le docteur angélique". Et on dit qu'il était le docteur angélique parce que il parlait des anges comme s'il avait été parmi eux. C'est une manière comme une autre d'envisager la doctrine de saint Thomas, en disant qu'il avait tellement la tête intellectuelle, qu'il savait exactement comment fonctionnait le cerveau d'un ange ! Mais il y a un autre surnom qu'on a voulu lui donner, mais il n'a pas eu exactement le même succès, cependant à mon avis, il est beaucoup plus juste. C'est un surnom que lui a donné un anglais, Chesterton, qui voulait l'appeler "Saint Thomas du Créateur". Et je crois que c'est très juste, parce que la sainteté de saint Thomas d'Aquin (on l'appelle d'Aquin, parce qu'il était originaire de ce petit village d'Aquino qui est près de Naples, c'est là qu'il est né dans une famille d'origine du sud de l'Italie, mais il a exercé son enseignement un peu partout, à Cologne, à Paris, à Rome) toute l'énergie de pensée, toute l'originalité de sa pensée, en cette époque du treizième siècle, a été de dire ceci, dont nous vivons encore aujourd'hui : l'évangile n'est pas une météorite qui tomberait du ciel comme un astre errant, et qui viendrait dans notre vie comme quelque chose d'étranger, mais l'évangile, la foi, la vie chrétienne, c'est fait pour ces créatures humaines que nous sommes.

Pour saint Thomas ce qui compte le plus, bien entendu, c'est le fait que Dieu se soit révélé, c'est le fait que Dieu ait voulu parler au monde et aux hommes, c'est le fait que Dieu se soit incarné comme on l'a fêté à Noël, bien sûr. Mais pour qui l'a-t-Il fait ? Il l'a fait pour des hommes, "pour nous les hommes et pour notre Salut". A l'époque de saint Thomas d'Aquin, on avait beaucoup d'admiration pour l'évangile, pour la pensée et la doctrine chrétienne, mais on avait un peu cette tendance de penser qu'elle était tombée d'en-haut, et on y obéissait parce que c'était imposé d'en-haut. A ce moment-là, le défaut, c'est que la foi, a vie chrétienne deviennent une obéissance disciplinaire : Dieu a dit qu'il fallait faire ça, et ça, et encore ça et on le fait ! Ne pose pas de questions, tu fais ta vie chrétienne et tu vis de cette manière-là. De ce point de vue-là, c'est un peut le défaut de toutes les religions, et nous en voyons encore aujourd'hui quelques échos qui nous font peur, c'est toujours cette idée : puisque la religion vient de Dieu, on le discute pas, c'est la foi du charbonnier, tout le monde obéit et on n'essaie surtout pas de penser. A ce régime-là, la religion peut très vite devenir du fanatisme, elle peut très vite devenir intolérante, puisque c'est Dieu qui l'a dit, et si quelqu'un dit le contraire, il a forcément tort.

Or, saint Thomas dans sa manière de comprendre l'évangile, dans sa vie de croyant, a dit : oui, bien sûr, l'évangile vient de Dieu, mais pour qui? Il vient pour un homme qui est doué d'intelligence (du moins, c'est ce qu'on peut supposer en général), un homme qui peut réfléchir, un homme qui a derrière lui toute une tradition de sagesse, d'intelligence, ce qu'on appelait les philosophes ou les sages, et tout cela doit nous aider à mieux comprendre ce que Dieu voulait nous dire. saint Thomas a complètement changé le sens même de ce qu'on appelle la théologie chrétienne, la réflexion sur Dieu en disant : si on veut réfléchir sur qui est Dieu, bien sûr, nous avons sa Parole, nous avons la manière dont il s'est révélé, dont Il s'est présenté à nous, mais précisément, s'Il s'est présenté comme un Homme c'est parce que nous devons comprendre avec notre intelligence humaine, avec notre sagesse humaine, ce qu'il a voulu nous dire. Et du coup, il a été amené à transformer, à bouleverser complètement la manière dont on faisait la théologie à cette époque-là, non plus simplement déduire des grands principes d'en-haut, mais essayer chaque fois de confronter l'évangile avec la sagesse humaine. Au fond, la théologie, la réflexion sur la foi devenait en elle-même un dialogue entre Dieu qui révèle son coeur et l'homme qui essayait de comprendre avec sa propre intelligence et son propre cœur.

Je crois qu'il n'y a rien de plus moderne que ce projet. Aujourd'hui, c'est vrai, par certains côtés, un fanatisme religieux, une intolérance religieuse se réclament d'une parole de Dieu ou de principe divin, qui devrait s'abattre sur l'homme pour qu'il y obéisse sans réfléchir et sans penser. Cela est parfaitement faux, en tout cas, ce n'est pas chrétien. Précisément, ce que nous avons à faire nous, comme chrétiens aujourd'hui, dans notre vie la plus simple, la plus quotidienne, la plus ordinaire, nous avons sans cesse à confronter, peut-être pas avec la profondeur intellectuelle de saint Thomas d'Aquin, c'est un autre problème, tout le monde n'est pas un génie... mais nous avons sans cesse à confronter l'évangile tel qu'il nous est encore livré aujourd'hui : "vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde". Vous n'êtes pas du sel simplement comme ça, mais vous êtes le sel pour la terre, pour donner de la saveur à ce que vous vivez sur la terre. Vous êtes la lumière du monde, non pas de la lumière qui resterait enfermée dans le projecteur, mais une lumière qui éclaire votre vie, ce que vous vivez chaque jour.

C'est cela que saint Thomas a essayé de voir : comment la lumière de Dieu éclaire notre monde, éclaire notre vie d'homme, éclaire notre destinée humaine, comment la sagesse, le sel de l'Amour de Dieu donne du goût à notre vie humaine et à notre existence humaine. C'est encore aujourd'hui un véritable défi que de vouloir faire cela. Je crois que la plupart du temps, les chrétiens se contentent d'une religion toute faite, empaquetée sous cellophane et à laquelle on ne touche pas, c'est là une attitude de paresse, qui n'a pas de goût, pas de saveur et qui fossilise toutes les attitudes religieuses. En fait, ce que nous avons à faire, c'est à accueillir l'évangile dans notre vie d'homme, dans notre histoire d'hommes, dans le monde où nous vivons, dans les circonstances où nous nous trouvons, et peut-être qu'alors, nous retrouverons véritablement le goût de la Sagesse, sans oublier la beauté et la grandeur de la Création.

 

 

AMEN