AU FIL DES HOMELIES

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J'AI PRIÉ !

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Thomas d'Aquin

 

F

rères et sœurs, ce grand personnage qu'est saint Thomas d'Aquin réalise parfaitement bien le premier verset du livre de la Sagesse que nous avons entendu tous à l'heure : "J'ai prié, et l'intelligence m'a été donnée". En effet le texte de la Sagesse ne dit pas : j'ai exercé mon intelligence et ma raison, et je suis devenu pieux et je me suis mis à prier, mais précisément, le texte dit l'inverse. J'ai prié, un acte, une disposition profonde de l'être tout entier, l'esprit, le cœur, le corps, et à l'intérieur de cet acte, l'intelligence ou la sagesse m'a été donnée.

Ce qui fait le défaut de la scholastique, appelée parfois de façon un peu humoristique, la scholastique montée en graine comme la mauvaise salade, c'est que émerveillés par le pouvoir et l'agilité de la raison, un certain nombre de théologiens ont compliqué à loisir et ont analysé jusque dans les derniers recoins toutes les possibilités de compréhension, donnant à ce moment-là à leur savoir une sorte de dimension indiscrète, et même parfois impudique, dans laquelle ils croyaient mieux maîtriser ce qui était l'objet de leur recherche. Ils finissaient par oublier que précisément l'objet de leur recherche était le Dieu des chrétiens, un Dieu qui est mystère au grand sens du terme, c'est-à-dire comme toute personne, qui au moment même où il ou elle se livre, en même temps, fait découvrir que la profondeur de son existence est infiniment plus subtile, difficile à cerner et à saisir qu'on ne le pense au premier moment.

Chez saint Thomas, ce qui a été premier c'est évidemment son séjour quand il était tout jeune oblat, il a été au couvent des bénédictins du Mont Cassin, qui était à cette époque-là la grande abbaye bénédictine de tout le sud de l'Italie. Il ne faut pas oublier que la famille d'Aquino était une des grandes familles aristocratiques d'ailleurs plus favorable à l'empereur qu'au pape. Saint Thomas plus penché pour le pouvoir civil que pour l'exercice pontifical un peu démesuré du pouvoir temporel, il a toujours eu une position très mesurée en politique mais en tout cas, mais sa famille, comme ce jeune enfant avait témoigné un certain désir et un certain attrait pour la vie avec Dieu, on l'avait confié au monastère du Mont Cassin où il était comme dans une sorte d'école de formation. Il y a reçu sa toute première formation de cinq à quinze, seize ans, et ensuite, s'est formé dans le cœur de Thomas, la première phrase du livre de la Sagesse : j'ai prié. Effectivement, au monastère du Mont Cassin, ce qui était l'axe profond de la formation c'était la célébration liturgique du mystère de Dieu.

Ensuite est arrivée l'approfondissement et l'éveil de la personnalité de saint Thomas à la vie adulte, un éveil particulièrement remarquable de son intelligence. C'est à ce moment-là, au grand dam de sa famille, qu'il a quitté le mont Cassin pour entrer chez les Dominicains. A l'époque, les Dominicains n'étaient pas considérés comme des marginaux, mais par rapport à l'idéal aristocratique d'une famille de l'Italie méridionale, c'était quand même une déchéance. Je pense que le père de Thomas imaginait plus volontiers son fils devenir abbé du Mont Cassin que de devenir un mendiant dans un couvent de Naples. Pourtant, c'est là, la deuxième expérience de Thomas d'Aquin : "J'ai préféré la Sagesse à la richesse, à tous les biens de la terre" parce que j'ai voulu appréhender cette Sagesse de Dieu dans l'idéal de la pauvreté et de la vie mendiante tel que le proposait l'ordre de saint Dominique.

Il est intéressant de constater qu'un homme qui est devenu un des douze grands génies de l'Occident, a été un peu méconnu ou oublié, car on considérait son œuvre absolument décisive pour l'histoire de la théologie chrétienne. Cet homme n'a pu enraciner son expérience de la sagesse que d'une part dans ce geste même de la consécration à Dieu dans la prière à travers l'expérience bénédictine, et ensuite l'expérience du dépouillement pour être en face de Dieu avec toute la mesure de la pauvreté de l'humanité en face de ce mystère de Dieu tel qu'il est vécu normalement dans la pauvreté des ordres mendiants dominicains et franciscains. C'est là que saint Thomas a trouvé les bases de son expression et de sa recherche du mystère de Dieu.

Quand ensuite, il a commencé après ses études à Naples, une carrière universitaire extrêmement brillante à Cologne, auprès de Maître Albert le Grand. C'étaient les premiers balbutiements vers les années 1250 du commentaire d'Aristote. C'était un événement à l'époque, on ne s'imagine pas aujourd'hui ce qu'a pu être l'arrivée d'Aristote dans le monde chrétien. Au départ, c'était au moins plus ou moins considéré comme le diable dans le bénitier. Jusque-là le seul philosophe qui avait trouvé grâce dans la tradition chrétienne, c'était Platon, parce qu'il proposait de faire une ascension mystique des idées, tandis qu'Aristote, lui disait qu'il fallait étudier la nature des choses. Evidemment, on considérait que ce n'était pas la meilleure introduction pour entrer dans le mystère de Dieu. S'il fallait étudier la physique, la biologie à travers les considérations d'Aristote sur le mouvement des animaux, c'est dangereux et comme une sorte de sécularisation de la théologie. C'est comme cela que le fait a été appréhendé, mais quand saint Thomas s'est trouvé, grâce à la pédagogie de saint Albert à Cologne, et qu'il a commencé à découvrir les grands textes d'Aristote, il a découvert ce qui est je crois est le cœur même de sa doctrine et de sa recherche, c'est que la raison, la sagesse humaine, portées par l'expérience chrétienne, pouvaient aller bien au-delà de ce qu'Aristote lui-même avait découvert.

Sans rien renier de ce que les philosophes grecs, et particulièrement Aristote essayaient de découvrir avec le moyens humains, au contraire, en essayant de les pousser jusqu'à leur extrême capacité, leur extrême limite, et porté par cette expérience de la vie théologale, à ce moment-là saint Thomas retrouvait les liens de confiance et d'assurance dans l'usage de son intelligence et de sa raison grâce à la vie avec Dieu qu'il avait apprise et qui ainsi trouvait une dimension nouvelle. C'est ce que saint Thomas a sans doute voulu dire dans une phrase qui résume toute sa doctrine : "La grâce présuppose la nature". Que voulait-il dire par là ? Il voulait dire que si la grâce est un don de Dieu, elle est un don qui s'adresse à quelqu'un. Et qui est ce quelqu'un ? C'est un homme, une nature humaine douée de raison. Autrement dit, il n'y a pas de grâce qui existe par elle-même à l'état pur, il n'y a toujours de grâce qu'insérée dans la vie d'un homme, d'un sujet qui pense, qui réfléchit, fait une recherche de sagesse. C'est précisément pour cette raison que pour saint Thomas la vie chrétienne est une aventure si passionnante aussi bien au plan de la sainteté de tout le monde que de la sainteté de l'intelligence comme lui-même l'a vécu. A partir du moment où l'on est comme porté par cette dynamique de la foi et de l'amour de Dieu en nous, alors, tout ce que nous sommes prend une sorte de dimension nouvelle quand on prie, et d'une certaine manière notre intelligence et notre raison.

Plus tard hélas, l'histoire de la raison en Occident aura tendance à s'isoler du terreau, de l'humus de la vie théologale, et on tombera alors dans ce que l'on a appelé le rationalisme. Nous, français à travers la figure de René Descartes, nous sommes assez pécheurs dans ce genre de déviation, c'est la raison qui, pour elle-même réclame ses droits et son autonomie par rapport à tout autre instance qu'elle-même, mais évidemment à ce moment-là, la raison n'est plus portée ni dynamisée par la puissance de la foi et de la recherche de Dieu.

C'est une tout autre histoire, et c'est pour cela que très souvent depuis, nous vivons dans cette espèce de situation "assis entre deux chaises", la raison d'un côté, la foi de l'autre. Tous ces fameux débats, foi, raison, sciences humaines, sciences théologiques, sont des débats que saint Thomas n'a pas connu car il n'a jamais été qu'un homme unifié d'abord par la grâce et la foi, et qui ensuite sait exprimer cet élan et cette dynamique de l'homme sauvé par la grâce à travers la contemplation la sagesse et l'analyse rationnelle autant que faire se peut, dans le respect total du mystère qui est ainsi offert.

C'est un idéal très grand, très noble qui nous est encore proposé aujourd'hui même si les circonstances sont très différentes, même si l'enrichissement de la tradition philosophique a été depuis saint Thomas assez considérable, il n'empêche que c'est toujours la même vision de l'homme : c'est d'abord parce que l'homme est sauvé et appelé par Dieu à le rencontrer et le contempler, qu'il peut mettre en œuvre toutes les possibilités, les richesses qui sont en lui pour le découvrir et approfondir la relation avec lui.

 

AMEN

 

 

 

 
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