AU FIL DES HOMELIES

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LA GRANDE ÉPREUVE

Ap 7, 9-17 ; Mt 10, 34-39
Ste Agnès - (21 janvier 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Rome : Sainte Agnès

I

l y a donc au ciel des choses que l'on ignore. "L'un des vieillards prit la parole et posa cette question : Ces gens vêtus de blanc, d'où viennent-ils ?" Ce patriarche céleste qui se tient au pied du trône de l'Agneau, qui l'entoure de son incessante louange avec les quatre vivants ignore donc pourquoi ces gens sont là ? "D'où viennent-ils?" Il lui est répondu : "Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve, ils ont lavé et blanchi leurs robes dans le rouge du sang de l'Agneau." Evidemment, vous le savez, pour saint Jean, cette grande épreuve ce sont les persécutions qui ont commencé à se déchaîner sur l'Église et qui, pardonnez-moi l'expression, "ont envoyé au ciel" de nombreux chrétiens dont sainte Agnès que nous célébrons aujourd'hui.

       Mais cette grande épreuve n'est pas uniquement la grande souffrance ou plutôt le grand témoignage qu'ont pu rendre ceux que nous célébrons comme les martyrs. C'est d'ailleurs cela que nous suggère l'évangile de saint Matthieu qui parle de la division, de l'opposition, du glaive que Jésus, à ses propres dires, est venu engendrer, apporter sur la terre. Divisions qui ne sont pas simplement entre les peuples, les cultures ou les races, ce qui pourrait avoir quelque explication, mais divisions et oppositions qui vont prendre place à l'intérieur même des lieux, des relations de communion. Père et fils, fille et mère, belle-mère et belle-fille. Les gens d'une même famille sont ennemis les uns des autres. Et cette division c'est Jésus qui est venu l'apporter.

       Il faut remettre ce passage dans le contexte du prophète Michée puisque c'est une citation de ce prophète. Il annonçait l'espérance de la restauration du peuple spécialement de la ville de Jérusalem au-delà des grandes épreuves, des infidélités du peuple et des exils, des occupations, des envahissements d'Israël par des puissances étrangères. Et vous savez bien que lorsque l'ennemi veut occuper, sa première tactique c'est de faire en sorte que les gens d'une même famille se mettent en état de suspicion mutuelle pour fragiliser le tissu social. On a connu cela il n'y a pas si longtemps sous certains régimes totalitaires. Même dans une maison, on ne savait pas qui était pour ou contre, dans les familles et dans l'Église catholique.

       La citation de Michée est celle-ci : "Ne vous fiez pas au prochain ! N'ayez point confiance en l'ami! Devant celle qui partage ta couche, garde-toi d'ouvrir la bouche ! Le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison." Si Jésus reprend ce passage du prophète Michée ce n'est pas pour se poser en diviseur, bien sûr. Ce n'est pas pour venir mettre le trouble dans les relations familiales qui de fait, pour des raisons naturelles, affectives, psychologiques ne sont pas si simples que cela. Je crois que si Jésus reprend de façon très nette cette prophétie, c'est pour attirer l'attention, la vigilance des croyants sur l'œuvre du mal. Le mal n'est pas dans les grands cataclysmes uniquement. Le mal n'est pas dans les guerres, les haines ou dans les génocides. Le mal n'est pas lointain, il est très proche et il s'infiltre et il s'insinue dans les relations les plus nécessaires, les plus naturelles et les plus profondes, tout simplement parce que ce sont les plus solides, les plus nécessaires. Tout simplement parce que c'est en elles que s'inscrivent des liens naturels et que va être vécue la foi spirituelle, le proche prochain, celui avec qui il y a des liens de sang, des liens d'affection, des liens d'amour, des liens de tendresse.

       A la fin de ce passage du prophète Michée, nous lisons encore : "Moi, je regarde vers le Seigneur, j'espère dans le Dieu qui me sauvera, mon Dieu m'entendra." Et Jésus dit : "Qui perd sa vie à cause de Moi la sauvera !" Nous sommes donc bien dans un contexte de forces de mal qui s'infiltrent, qui s'insinuent de façon cachée, de façon dissimulée, dans toute fragilité personnelle ou relationnelle. Et Jésus nous dit simplement : "Là même Il vient apporter une œuvre de division", c'est-à-dire de purification. Il vient apporter une œuvre de salut. Il ne s'agit donc pas de prendre ce texte de façon rigide ou laxiste en se disant : cela ne me concerne pas puisque je n'ai pas de problèmes avec ma belle-mère. Ce n'est pas de cet ordre-là. Simplement c'est une attention, une vigilance que le Christ nous demande d'avoir en permanence dans tout ce que nous vivons et spécialement dans le meilleur de ce que nous vivons, parce que même là, le mal peut s'insinuer et apporter la confusion, apporter la division.

       "Je regarde vers le Seigneur !" C'est donc la personne du Seigneur qui est le lieu même de notre lucidité et de notre force par rapport au mal qui peut se déchaîner de façon très sournoise dans notre vie, dans nos situations, dans nos relations. Il ne s'agit pas de perdre cela, mais de perdre une certaine naïveté par rapport à ce que nous vivons, pour s'enrichir de cette lucidité, de cette lumière, de cette force, de cette espérance."Mon Dieu m'entendra de façon que notre vie soit perdue pour le mal et nos relations les plus immédiates, les plus nécessaires, les plus désirées soient perdues pour ce qui est du mal et ainsi gagnées pour ce qui est du Christ. Mais à condition que le Christ reste toujours la référence absolue, la référence première, la référence ultime. Et ceci est difficile, ceci est une souffrance, ceci est peut-être même une persécution intime à certains moments. Mais c'est là même que le Christ nous sauve, c'est là même qu'Il nous lave dans son sang puisque ce sang est justement l'expression de sa fidélité absolue à sa mission, sans aucune compromission avec le mal.

       Nous ne sommes pas des persécutés au sens de Dioclétien, de Dèce ou de Néron, au sens de sainte Agnès, mais nous sommes des gens que le mal persécute continuellement pour attiser ce qu'il y a en nous de moins bon et en faire des œuvres de division, des œuvres contre notre salut et celui de nos frères. Et c'est pourquoi nous avons besoin quotidiennement, le plus souvent possible, d'être lavé dans le sang de l'eucharistie qui est notre force, qui nous permet, même si nous perdons notre vie, de la retrouver parfaitement, totalement, définitivement lorsque nous participons au sang de l'Agneau.

 

       AMEN


 

 
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