AU FIL DES HOMELIES

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FÉCONDITÉ DU SANG VERSÉ

Ap 7, 9-17 ; Mt 10, 34-39
Ste Agnès - (21 janvier 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Rome : Église Sainte Agnès
Mosaïque 

Q

u'il s'agisse d'Agnès, de Blandine, Lucie ou de sainte Agathe, nous avons du martyre de ces jeunes filles, car la plupart ont été martyrisées à l'âge de moins de quinze ans, nous avons une vision romantique de la signification de leur martyre. Nous pensons que c'est l'aspect presque provocateur de la faiblesse de la jeune femme, de la jeune fille livrée à la force cruelle de tortionnaires de l'administration romaine, de la soldatesque, qui a manifesté la force du Christ qui vainc la force de ce monde. C'est en effet un des aspects du martyre de ces jeunes filles. 

Et cependant il y en a un autre qui était peut-être plus impressionnant pour les gens de cette époque-là. Si des jeunes filles, comme Agnès, ont par leur martyre profondément impressionné la mentalité des chrétiens leurs contemporains qui en ont été les témoins, et ont si fortement influencé la dévotion qui s'en est suivie, c'est pour une autre raison. Une raison que je dirais de sang. 

En effet, dans la Bible et dans la tradition ancienne, le sang, c'est la vie. Nous-mêmes nous avons une autre conception, une autre sensibilité au problème de la vie. Nous pensons que la vie c'est d'abord la conscience, la pensée, la possibilité de s'exprimer, de se situer par sa liberté et par son intelligence en face de Dieu. C'est en réalité une notion moderne. La notion ancienne c'est d'abord le sang, cette force de vie qui jaillit sans cesse en nous, qui rythme notre propre existence et qui est pour ainsi dire tout entière contenue dans le fait que l'on peut transmettre cette vie. Et précisément ce qui devait choquer dans le martyre de ces jeunes filles c'est qu'elles étaient mortes pour le nom du Christ en versant leur sang, sans avoir encore donné la vie, sans avoir été fécondes. C'était cela qui devait bouleverser profondément et les païens et les chrétiens. Elles avaient versé leur sang et cependant elles n'avaient pas donné la vie charnellement. 

Et dans le cas d'Agnès ceci est encore souligné à cause de l'évangile que nous venons d'entendre car Agnès est allée au martyre, malgré l'affection que ses parents avaient pour elle et j'allais dire, contre le gré de sa famille. D'une certaine manière elle a privilégié les liens qu'elle avait avec le Christ sur les liens du sang. C'est pourquoi nous avons lu tout à l'heure ce passage de l'évangile : "Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre. Je suis venu susciter la belle fille contre sa belle-mère, etc..." Par conséquent, on dirait que l'ordre de la vie, qui est de se transmettre de génération en génération, est ici radicalement contesté. La signification même du sang comme ce qui transmet la vie, comme ce qui donne la vie, est ici radicalement contestée, puisque cette jeune fille, Agnès, n'a pas voulu que son sang serve à transmettre la vie, mais, au contraire, elle a accepté qu'il soit versé, qu'il soit, pour ainsi dire, perdu, qu'il ne soit pas fécond. Et tout le mystère du martyre d'Agnès, et c'est pour cela qu'on a voulu y voir un parallélisme "Agnès, agneau". Agnès, l'agnelle de Dieu comme le Christ avait été l'Agneau de Dieu. C'est que le sang versé, le sang versé dans l'Alliance Nouvelle, celui du Christ d'abord et par celui du Christ, le sang de ses témoins, devient fécond d'une nouvelle manière. 

D'une certaine manière, le sang qui avait été donné à l'homme le premier jour de la création pour transmettre la vie par la communion, de génération en génération, voici que le sang devenait transmetteur de vie d'une autre manière, apparemment dérisoire puisque c'était le sang versé pour rien dans la mort. Et voici qu'il devient fécond. Voici que Agnès avait versé son sang comme le Christ, Agneau de Dieu avait versé son sang sur la croix. Dans un cas comme dans l'autre, vous le remarquerez, ce qui est la référence, ce ne sont pas d'abord des valeurs spirituelles, c'est le sang, la chair de l'homme, la chair du Christ, la chair de la jeune fille. C'est parce que la puissance de Dieu est manifestée dans la chair et dans le sang, qu'à partir de ce moment-là, cette chair et ce sang deviennent féconds d'une autre manière. C'est l'accomplissement le plus paradoxal et le plus visible de ce qu'un Père de l'Église avait dit :"Le sang des martyrs est une semence de chrétiens." Le sang de cette jeune fille, Agnès, est devenu fécond d'une autre vie ou plus exactement une vie nouvelle naît d'une autre manière, par le sang versé. 

Etre chrétien aujourd'hui, c'est découvrir d'une manière ou d'une autre, la véritable signification du sang comme vie. Notre sang, notre vie, nous l'avons reçue par la communion des générations, dans la communion de nos parents. Et c'est cette communion dans le sang qui a transmis l'être. Simplement ce que nous devons savoir c'est qu'à partir du moment où nous sommes baptisés, ce sang, cette vie que nous avons reçue par la communion et la transmission charnelle, devient, pour ainsi dire, chargé d'une autre signification et d'une autre communion. C'est le fait que le sang versé, tout sang donné pour le Christ et dans le mystère de l'Agneau, reçoit une signification nouvelle et un pouvoir nouveau, c'est celui d'être fécond pour la vie éternelle, à la fois pour celui qui donne son sang et en même temps pour ceux pour qui il est versé. 

Dans le monde où nous vivons aujourd'hui, il y peut-être sans doute plus qu'à l'époque de la persécution de Dioclétien dans l'empire romain des milliers et des milliers de gens qui versent leur sang pour le nom du Christ. C'est de ce sang-là que vit l'Église. Et peut-être que pour nous qui vivons dans une relative paix religieuse et qui mesurons davantage la fécondité du sang dans la transmission de la vie selon l'ordre de la création, il n'est pas inutile qu'aujourd'hui la mémoire de sainte Agnès, du sacrifice de l'agneau, nous rappelle qu'il y a une autre fécondité du sang : à partir du moment où nous entrons dans ce mystère de la croix, c'est celle du sang versé pour la vie du monde et pour la vie du monde et pour la vie éternelle dans le Christ. 

 

AMEN


 

 

 

 
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