AU FIL DES HOMELIES

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LE COMBAT DANS LA FIDÉLITÉ

Ap 7, 9-17 ; Mt 10, 34-39
Ste Agnès - (21 janvier 1988)
Jeudi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l est arrivé à sainte Agnès ce que je vous disais hier pour saint Sébastien. Décidément les martyrs romains n'ont pas laissé beaucoup de détails précis ni sur leur vie, ni sur les circonstances de leur martyre. A Rome, on n'assistait pas au jugement des condamnés comme cela avait lieu ailleurs, par exemple à Carthage, où des chrétiens cachés dans la foule prenaient des notes furtivement pour écrire ensuite les Actes des martyrs. On interdisait même à Rome de lire les actes du martyr dans les cérémonies d'anniversaire alors que, à Carthage, après avoir lu les Écritures, on lisait les Actes qui avaient scellé le témoignage de celui dont on célébrait la Pâque. Ce qui explique la pauvreté des témoignages sur les martyrs romains. La plupart du temps, on a leurs noms ; on est sûr qu'ils ont été martyrs car leur culte a été si profondément et si tenacement maintenu que le contraire n'est pas possible, mais on n'a pas de détails. Ce qui est un inconvénient à la source a beaucoup d'avantages par la suite comme dans le cas de sainte Agnès.

Les seuls détails pratiquement sûrs à son sujet sont qu'elle était très jeune et que son culte s'est répandu d'une façon extrêmement rapide. Elle a dû mourir au cours de la persécution de 303-305, la plus violente. Déjà cinquante ou soixante ans plus tard, le pape Damase qui était spécialiste du genre littéraire des épitaphes composait pour elle une très longue épitaphe pour honorer sa mémoire et son martyre. Alors que la plupart des autres martyrs avaient droit à trois ou quatre vers, Agnès avait une trentaine de vers, ce qui montre le succès d'Agnès dans la dévotion aux martyrs de Rome. On situe son martyre vers l'âge de douze ans. Elle est donc morte jeune, sans être mariée, et en témoignant de son attachement indéfectible au Christ.

Il se trouve qu'à partir du quatrième siècle, quand on a commencé à célébrer les martyrs, sainte Agnès est devenue une sorte de véritable lieu de prédication pour un milieu, à cette époque-là florissant, qui était celui des vierges consacrées. C'est précisément saint Ambroise qui "a donné le ton". A cette époque commençait à se répandre dans toutes les grandes ville d'Occident cette nouvelle forme de vie chrétienne qui était "la virginité consacrée" c'est-à-dire celle de femmes consacrées à Dieu dans leur être tout entier dans leur féminité, dans leur virginité pour le Seigneur. Or la vie monastique a aussi commencé à la fin de la période des martyrs. D'une certaine manière, dès le début du monachisme, les moines et les moniales se sont compris et comprises comme les successeurs des martyrs. Ils ont compris leur consécration religieuse et spécialement leur vie de chasteté comme un témoignage de martyre quotidien, renoncement à cette joie et à ce bonheur de la vie conjugale, de la maternité ou de la paternité. Par conséquent moines et moniales ont compris leur vie consacrée comme ce combat de fidélité au Christ qu'ils comparaient au martyre.

Or sainte Agnès étant morte martyre sans être mariée a servi de point idéal, de point de référence pour encourager les jeunes filles qui voulaient vivre dans la vie consacrée, pour garder sous les yeux le visage et l'exemple d'Agnès qui, d'une certaine manière, avait prophétiquement manifesté ce lien profond entre la virginité, la chasteté consacrée et son martyre, puisqu'elle avait vécu les deux choses. Le fait qu'il y ait des basiliques où un certain nombre de communautés sous son patronage à Rome, à Milan, vient de là.

Cette prédication a pris un tour inattendu, mais que je trouve très beau. On insistait sur le fait qu'Agnès avait douze ans, parce que douze ans ce n'était pas encore la majorité ce n'était pas la capacité de témoigner devant les tribunaux. Dans la loi romaine, on ne pouvait témoigner de façon valide devant un tribunal qu'à partir de quatorze ans. Au vu de la loi existante, le témoignage d'Agnès n'était pas valide, mais c'était un moyen d'expliquer que la validité même du témoignage jusqu'au martyre venait de Dieu. La jeune fille de douze ans était incapable de témoigner du fait de son âge, mais en réalité, Dieu avait témoigné en elle. De telle sorte que c'était une évocation extraordinaire de ce qu'est la vie monastique. Le témoignage et le combat de la fidélité pour l'amour de Dieu et la consécration de tout son être, de tout son corps au Christ, n'est pas un témoignage à la force du poignet par lequel on s'affirme soi-même comme témoin, mais c'est le fait qu'on est choisi, aimé par Dieu et que cet amour est témoin en nous, par notre propre vie, de la force et de la puissance de Dieu. Par conséquent, prêcher, annoncer, proclamer, célébrer le martyre d'Agnès voulait dire, pour les évêques du quatrième siècle, voulait dire clairement : s'il y a une vie consacrée dans l'Église, c'est un don, s'il y a un martyre, un témoignage dans l'Église, c'est un don. Ce n'est pas l'homme lui-même ou la femme elle-même qui par leurs forces humaines sont capables de témoigner de leur attachement au Christ, mais en réalité, c'est pure grâce.

C'est cela précisément qui a fait le rayonnement de la figure de sainte Agnès car elle témoignait non pas par elle-même, mais Dieu témoignait en elle de la grâce et de la puissance de la grâce, à la fois dans sa consécration et dans sa fidélité jusqu'à la mort.

Je crois que nous pourrons prier sainte Agnès et lui demander de donner à l'Église d'aujourd'hui ce sens du témoignage comme une grâce. Depuis quelque temps il était de bon ton de parler des "chrétiens laïcs, mûrs, adultes et responsables, vaccinés, etc …" or je crois que c'est une erreur. C'est une sorte de manière de croire que la vie chrétienne se tient par la consistance humaine qu'on pourrait lui apporter par nous-mêmes et nos propres forces. Cela devient parfois terriblement caricatural, cela devient à la limite une sorte de militantisme affreux ou fatigant. En réalité, ce n'est pas cela le témoignage, ce n'est pas de s'imposer aux autres. C'est de laisser Dieu dire son amour aux autres à travers nous. Et nous sommes tout simplement choisis, et nous n'y pouvons rien, nous avons tous douze ans du point de vue du témoignage, nous n'avons jamais atteint la majorité du point de vue du témoignage, car en réalité, la fine fleur du témoignage c'est précisément que le témoignage ne renvoie pas à soi-même mais à Celui qui témoigne en nous et qui est le Christ mort et ressuscité pour nous. C'est cela le témoignage des martyrs, c'est cela le témoignage de la vie consacrée. Et je crois qu'il faut le dire, c'est cela le témoignage de toute vie chrétienne, car toute vie chrétienne est, d'une manière ou d'une autre, une consécration fondamentale de notre être à Dieu par le baptême.

Demandons à sainte Agnès qu'elle nous redonne ce véritable sens de la gratuité du témoignage qui n'est pas notre propriété, qui n'est pas le résultat de notre force ou de notre manière de rouler les mécaniques, mais qui est tout simplement la manière profonde de nous laisser saisir par Dieu et ainsi de témoigner ou de le laisser témoigner en nous de la puissance de son amour pour nous-même et pour tous les hommes.

 

AMEN

 

 

 
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