AU FIL DES HOMELIES

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UN MARTYRE LEGENDAIRE ?

Ap 7, 9-17 ; Mt 10, 34-39
Ste Agnès - (21 janvier 2003)
Mardi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

O

n peut peut-être se demander pourquoi un épisode parmi des milliers d'autres, car la persécution de Dioclétien a fait des milliers de martyrs à travers tout l'empire romain, cela a sans doute été la plus brutale et la plus ravageuse, et donc on peut se demander pourquoi le martyre de cette petite gamine de douze ans avait si profondément marqué le souvenir de la communauté chrétienne de Rome, tellement que même à Milan à l'époque, saint Ambroise, en 376, soixante-dix ans plus tard exacte­ment, se croit obligé le jour du 21 janvier, de célébrer une eucharistie en l'honneur de sainte Agnès, la mar­tyre de Rome. C'est vrai que non seulement sainte Agnès avait beaucoup séduit les romains, mais la famille impériale elle-même avait beaucoup de dévo­tion pour sainte Agnès, et un membre de la famille impériale, Constance, avait fait construire tout près de l'église de sainte Agnès son propre tombeau.

C'est dire que cette petite jeune fille et son martyre dont on ne sait rien, sinon qu'elle est morte à douze ans, finalement, avait frappé profondément l'imagination, peut-être pas de ses contemporains païens, mais en tout cas des chrétiens. Pourquoi ? C'est un peu amusant, parce que c'est un peu subver­sif. Saint Ambroise quand il fait l'éloge du martyre de Sainte Agnès, dit ceci qui peut nous faire sourire, mais qui est lourde de conséquences. Il raconte com­ment sainte Agnès fait face à ses bourreaux, et semble-t-il, la manière dont on persécutait à l'époque, même des jeunes filles, on ne devait pas faire dans la dentelle ! Il précise ceci : "Alors que les petites filles, à cet âge ne peuvent supporter le visage sévère de leurs parents (habituellement elles ont peur de l'autorité parentale), et que lorsqu'elles se sont piquées par une aiguille, elles pleurent, comme si elles s'étaient blessées". Saint Ambroise veut dire que sainte Agnès était à un âge où c'est encore une gamine, elle n'a aucune personnalité apparemment, normalement elle devrait trembler devant l'autorité parentale, et si elle se piquait avec une aiguille, elle devrait pleurer comme une petite fille, et bien, en réalité, elle résiste aux bourreaux. Evidemment, après pendant une page, saint Ambroise, dans une œuvre plus d'imagination que de renseignements exacts, développe tous les sévices et tous les supplices qu'on a pu infliger à sainte Agnès. Il termine en disant : "Quelle menace son bourreau a-t-il employé pour lui faire peur ? Quelle flatterie pour la faire fléchir ? Combien de promesses pour lui faire accepter de l'épouser ?" Il semble qu'on a voulu abuser d'elle. Mais elle répondait : "C'est faire injure à mon époux que d'attendre celui qui doit me plaire. Celui qui le premier m'a choisie (donc le Christ), c'est Lui qui me recevra. Pourquoi traînes-tu bourreau, toi qui dois exécuter le châtiment ? Qu'il périsse le corps qui peut être aimé pour avoir charmé les yeux, ce que je refuse. Elle se leva, pria, tendit le cou pour être exécutée". Et il ajoute : "Vous auriez vu le bourreau tressaillir comme s'il était le condamné, la main de l'exécuteur trembler et son visage pâlir par la crainte du coup qui allait être infligé à une autre, alors que la jeune fille ne craignait rien pour elle-même".

Que veut dire tout cela ? Cela veut dire une chose très simple. Le martyre d'Agnès était un sym­bole, je dirais, un scoop. Normalement, chez les ro­mains, une femme n'avait pas de pouvoir ni d'autorité politique, elle ne pouvait rien contre la société. Une petite fille, c'était encore plus fort. Elle ne pouvait vraiment rien de rien. Or, dans l'acte du martyre, cette petite fille de douze ans montre qu'elle est capable de tenir tête à l'autorité romaine. C'est d'ailleurs pour cela que la famille de Constantin a tenu à récupérer un peu à son profit le culte d'Agnès. On est dans l'oppo­sition entre quelqu'un qui apparemment selon les normes humaines qu'avait la société romaine, ne peut rien, ni contre l'autorité, ni contre le pouvoir parental, social, politique, et qui cependant, ne cèdera pas. C'est le symbole même de ce que les martyrs chré­tiens avaient voulu. Ils avaient voulu manifester que personne, aucune autorité, aucun pouvoir ne pouvait atteindre leur conscience de croyant. En fait, les pre­miers chrétiens, Agnès en tête, sont les premiers té­moins de ce qu'on appelle aujourd'hui une valeur qui nous paraît normale et courante, la liberté religieuse. C'est-à-dire, si l'acte de croire et d'exercer une reli­gion touche le plus intime de la conscience humaine, même d'une petite fille de douze ans, aucun pouvoir humain ne peut s'interposer entre cette conscience et Dieu, sauf s'il y a des problèmes par ailleurs. Mais normalement, cette conscience religieuse a un droit absolu.

C'est pour cela que sont morts les martyrs de l'empire romain. Et c'est pour la même raison qu'on fêtait Agnès. C'est aussi pour cela que saint Am­broise, même s'il n'y avait pas été, peut reconstituer le roman en disant : voilà ce qui s'est passé. En face du bourreau qui représente la totalité de l'empire romain elle n'a pas lâché d'une semelle.

Je crois que c'est intéressant de voir ce que si­gnifie la mort d'Agnès. Cela signifie que les chrétiens doivent confesser leur foi, bien entendu, d'abord par attachement, parce qu'ils appartiennent au Christ, mais la confession de foi et le martyre par les chré­tiens était considéré comme un acte public de reli­gion, face et en opposition totale avec l'autre acte public qu'on voulait exiger d'eux : immoler aux ido­les, aux dieux, ou à l'empereur. C'était religion publi­que, contre l'aspect public de la religion chrétienne. Les martyrs n'avaient pas du tout cédé sur ce point, la conscience religieuse est une affaire absolument in­tangible, sacrée et personne ne peut y porter atteinte, pas même ce qui était considéré comme le plus haut pouvoir de l'époque, le pouvoir de l'empire romain.

Même quand ils décrivent beaucoup de souf­frances, de tortures, c'est en fait pour montrer la puis­sance du Christ qui agit, mais le but c'est aussi de montrer cet absolu de la conscience croyante en face de Dieu. Je pense qu'aujourd'hui encore, le message d'Agnès est toujours d'actualité. Il y a encore des pays dans le monde où il faut manifester qu'aucun pouvoir politique, aucune prétention humaine ne peut avoir du poids ni exercer une influence sur la conscience reli­gieuse de l'homme. Nous avons à être les témoins de cela, nous n'avons pas nécessairement à aller jusqu'au martyre, mais dans les choses les plus simples, nous avons souvent à en témoigner et nous pourrons de­mander à Dieu et à sainte Agnès que par l'intercession de cette sainte, et par la grâce de Dieu, nous puissions être ainsi de véritables témoins de la puissance de Dieu dans notre propre foi.

 

 

AMEN

 

 
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