AU FIL DES HOMELIES

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CHARITÉ ET PRIÈRE

1 Jn 2, 18-22.28;Jn 1, 29-34
Ste Geneviève - (3 janvier 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

E

n 450, panique à Paris et spécialement dans les beaux quartiers. Les hommes se réunis­sent, font des plans pour évacuer leurs famil­les et surtout leurs richesses vers des lieux plus paisi­bles, vers la campagne de la Beauce ou vers la Picar­die très riche, de façon à fuir la capitale. Pendant ce temps-la, leurs épouses, les dames de Paris se réunis­sent dans les salons pour discuter sur les malheurs du temps. Sainte Geneviève, originaire de Nanterre, ne se panique pas du tout. C'est normal, elle vivait depuis une trentaine d'années très retirée, mais au cœur même de Paris, une vie de ce qu'on appelait et appelle encore vierge consacrée. L'événement capital était le suivant : Attila débarquait avec ses hordes de Huns et l'on savait par le journal officiel de quelque tendance que ce soit que ces hordes de Huns dévastaient tout sur leur passage.

A ce moment-là, sainte Geneviève circule dans Paris, se poste aux places publiques et aux ponts, lieux de passage, et demande à la population de ne pas s'inquiéter car elle prend en charge la défense de la ville et sa nourriture. Les hommes rient et se mo­quent de cette prophétesse qui ne sort ni de l'ENA ni du ministère de l'Économie et des Finances. Dans leur perspicacité habituelle, les femmes quittent sur sa parole, leurs salons et leurs bridges et se rassemblent avec Geneviève dans le baptistère de la cathédrale pour prier. Elles avaient vu juste. Sainte Geneviève les rassemble régulièrement et l'on prie à l'ombre de la première cathédrale qui s'appelait alors saint Etienne. A ce moment-là, les hommes comprennent que ce n'est pas avec des plans et encore moins en fuyant la ville qu'on la sauvera, elle et ses habitants. Et dans la force de la prière de sainte Geneviève et de leurs épouses, on s'organise à Paris. C'est ainsi qu'Attila sera arrêté aux portes mêmes de la ville et que les habitants ne seront ni massacrés ni éparpillés et que la vielle continuera de vivre.

Trente ans après, une nouvelle famine dans la capitale. A ce moment-là sainte Geneviève recom­mence. Elle organise des convois fluviaux en allant, avec les habitants, chercher des vivres dans la riche Champagne. Malgré de très fortes tempêtes et beau­coup de problèmes de fleuves en crue, le convoi des onze bateaux parviendra sur les bords de la Seine et sainte Geneviève elle-même distribuera, à tous les parisiens, quels qu'ils soient, ces denrées alimentaires pour leur permettre de vivre.

Voilà rapidement décrite la vie de celle qui est la patronne de la ville de Paris J'y vois plusieurs grandes leçons. La première c'est que la charité naît toujours de la prière. La fécondité des "œuvres socia­les" de l'Église naît toujours de la prière. C'est pour­quoi, quelles que soient les situations humaines, le premier rôle de l'Église et sa première tâche, c'est la prière et non pas de se précipiter sur quelque orga­nisme gouvernementaux ou pas pour régler les pro­blèmes. C'est une leçon qui nous paraît simple, évi­dente, mais savez-vous que pour prier il faut deux conditions : d'abord croire aux autres, pour prier pour eux, il faut d'abord croire en eux, et ensuite croire que la prière qui est une des dimensions essentielles de la foi, est capable selon la parole même de Jésus, " de soulever des montagnes " ou d'arrêter des Huns. C'est la première question que nous devons nous poser. Est-ce que nous croyons assez aux autres et assez à la fécondité de la prière pour commencer toujours, en toute situation, même extrêmement urgente, par prier.

La deuxième leçon, c'est que la prière est toujours féconde, quelle que soit la visibilité de son efficacité. La prière est toujours féconde puisqu'elle jaillit de la charité et que celle-ci se nourrit de l'amour même de Dieu pour tous les hommes.

La troisième leçon c'est que l'Église, qui est d'abord vouée à la prière, à la liturgie, à l'adoration, à l'intercession, il ne faut pas mettre trop de catégories dans ces choses-la, tout est pris et saisi en tout, l'Église qui est d'abord vouée à la prière doit faire en sorte que cette fécondité de sa prière aille vers tous les hommes Et ceci est une caractéristique de l'œuvre de sainte Geneviève, elle n'a pas fait de catégories. Il n'y avait pas les gens du seizième siècle et ceux du dix-neuvième siècle Tout le monde était appelé pour re­cevoir sa part de pain, quelles que soient les richesses. Et c'est ainsi qu'elle a contribué à créer ce qu'on ap­pelle aujourd'hui, de façon extrêmement galvaudée, la solidarité. L'Église, elle aussi, a un devoir vis-à-vis du monde et ce premier devoir qui est la prière en contient un second qui est la charité mais pour tous, pas pour telle ou telle catégorie même socialement défavorisée, parce que, aux yeux de Dieu, tous sont égaux ; il n'y en a pas qui sont "plus égaux" que les autres, pour mériter davantage.

En ces années où l'Église, et parfois nous-mêmes, réfléchissons sur la place de l'Église dans la cité, voilà la figure d'une femme qui sonne extrême­ment juste quant à la mission de l'Église dans le cœur des réalités humaines. Cette mission de l'Église est motivée par un double amour, celui de Dieu qui est premier et celui des autres qui lui est semblable : la prière et la charité. Et quand je dis "celui des autres" cela nécessite d'abord de les aimer. Et là encore, et j'insiste particulièrement sur ce point comme d'autres Frères l'ont dit plusieurs fois ces derniers temps, il nous faut aimer ce monde. Il faut aimer les hommes de ce monde. Il faut aimer ce qui se passe dans ce monde. Sainte Geneviève passait le plus clair de son temps à prier Dieu, mais sainte Geneviève aimait passionnément ce monde. Le monde parisien de l'époque n'était pas plus aimable que celui d'aujour­d'hui à regard humain. Et là nous avons, je crois un grand devoir, une grande nécessité pour purifier notre regard sur notre société. Nous n'avons pas à nous faire les échos des sondages, quels qu'ils soient. Nous avons simplement à nous faire l'écho de l'amour de Dieu pour ces hommes, écho que nous recevons nous-mêmes dans la prière, pour le leur partager de façon visible, féconde, à travers ce qu'on appelle la charité, l'agapè. Et si aujourd'hui il n'y a plus dans notre pays, Dieu nous en garde, de famine, il y a encore des fa­mines du corps, il y a des famines de l'esprit, la re­cherche d'un sens à sa vie, il y a des famines du cœur, la recherche de l'affection, de l'amour, à cause de tant de déchirures, à cause de tant de blessures à cause de tant de solitude. Et l'Église ne sera jamais fidèle à sa prière si elle n'est pas non plus fidèle aux famines de ses contemporains.

Alors prions sainte Geneviève, cette femme qui est vraiment figure de l'Église et dans laquelle toute femme, dans l'Église, pourrait trouver le sens exigeant d'une mission ou d'un ministère féminin, sans aller chercher à imiter les ministères masculins. Ce n'est pas l'évêque de Paris qui a sauvé Paris, c'est une femme. Et que l'Église tout entière se reconnaisse en sainte Geneviève pour renouveler aujourd'hui cette double mission de prière pour l'amour de Dieu et de charité pour l'amour de ce monde.

 

 

AMEN

 

 
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