AU FIL DES HOMELIES

LA VICTOIRE DE LA LIBERTE

Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 16-21
Solennité de sainte Marie Mère de Dieu (dimanche 1er janvier 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Frères et Sœurs,
Il y a des jours ou des années où le fait de prononcer des vœux nous semble sinon dérisoire, du moins un peu amer. Quand on a vécu ce qui s’est passé cette année, quand on a vu le monde en feu à cause de la haine, de la vengeance, souvent sous des prétextes absolument inadmissibles, quand on a vu des attentats se multiplier sur notre territoire, on a l’impression que se souhaiter une bonne année, c’est bien parce qu’on ne peut pas faire moins, mais on se demande à quoi ça sert. Cette nuit encore en Turquie, il y a eu un attentat qui a fait sans doute plus de quarante morts, et l’on a envie de se dire : « Se souhaiter une bonne année aujourd’hui, mais qu’est-ce que cela veut dire ? » Nous nous sentons à la fois démunis parce qu’on n’y peut rien, et en même temps révoltés parce que ceux qui pourraient faire quelque chose ne font rien.
On est là, devant une situation qui nous paraît accablante, contre laquelle nous ne pouvons rien, et à laquelle nous sommes livrés car on peut tourner le problème dans tous les sens, les attentats peuvent arriver n’importe où et n’importe quand. C’est d’ailleurs ce que les terroristes trouvent si commode : quel que soit l’endroit où un attentat se produit, tous, absolument tous, nous nous sentons visés. Dans ce contexte, nous avons envie de dire : « Bonne année, qu’il n’y ait plus de terrorisme, de djihadisme, de violence, de discours absolument fous et délirants qui veulent convertir le monde à on-ne-sait-pas-quoi parce que ce n’est même plus une religion, c’est la religion de la mort », comme dit le pape François.
Que peut-on faire concrètement ? La situation n’est pas d’aujourd’hui. On se souhaite toujours des bons vœux au premier janvier, mais en réalité, on ne sait absolument pas ce qui va nous tomber dessus. C’est vraiment incantatoire : « Pourvu que ça se passe bien ! » Les vœux sont à la mesure de notre incapacité à faire face. Si sincères, si bienveillants, si attentionnés soient-ils, en réalité ce ne sont que des vœux. C’est là tout le problème, comme le disait une vieille expression un peu démodée, et bien que je ne sache pas d’ailleurs quelle piété il y a là-dedans : on ne peut faire que des "vœux pieux".
C’est ça qui fait peut-être l’amertume. On a beau faire la trêve des confiseurs qui est absolument indispensable et qui maintenant est devenue un pivot de l’actualité politique, on a beau essayer de traduire par tous les symboles possibles (l’arbre de Noël, les illuminations dans les rues, le changement d’année etc.), en réalité, nous sommes livrés à une sorte d’incapacité à faire quoi que ce soit pour changer les choses. Evidemment, on peut se dire que ce qui compte est que chacun fasse bien son travail dans son coin, mais la question rebondit. Comment se fait-il que ceux qui veulent la violence aient un tel pouvoir, alors que ceux qui vivent tranquillement dans leur coin, en essayant de mener la vie la plus honnête et la plus rigoureuse possible soient ceux qui précisément sont les victimes ? Le père Jacques Hamel était la crème des curés. C’était un homme d’une grande gentillesse et d’une grande bonté, qui allait de temps à autres à la mosquée pour montrer que l’Eglise catholique était ouverte aux autres religions. Mais c’est quand même sur lui que ça tombe ! Et il est terrible de se trouver dans une situation pareille.
On se dit qu’on n’y peut rien mais on va faire quand même exactement comme si l’on y pouvait quelque chose. Après tout, c’est la seule attitude "hygiénique" pour faire face à la vie. Si effectivement on se laisse avoir par la violence, c’est alors la victoire de la violence. Et parmi les plus beaux témoignages qu’on a eus de membres des familles des personnes qui ont été tuées au Bataclan, quelqu’un a écrit : « Vous ne me ravirez ni ma confiance ni mon espérance ». Là, c’est la vraie victoire. Je ne sais pas comment nous-mêmes réagirions dans ces cas-là, mais une chose au moins reste solide dans les vœux : si on les formule, c’est que l’on croit que les choses peuvent changer et que la violence ne l’emportera pas définitivement. Ne serait-ce qu’à cause de cela, on devrait tous envoyer des cartes aux djihadistes pour leur souhaiter une bonne année et leur dire que nous, nous croyons que l’année peut être bonne.
La situation est très ambiguë. A la fois, il y a ces jours de Noël, de nouvel An, les vœux etc., et pourtant nous sentons bien la tentation de nous étourdir pour ne pas voir les choses telles qu’elles sont, de se laisser aller en se disant : « De toute façon, mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». C’est ce que disait saint Paul en faisant parler les païens. Mais alors, quelle attitude faut-il avoir ?
L’épître aux Galates est malheureusement un texte un peu compliqué, mais elle nous permet de mieux comprendre pourquoi on peut quand même faire des vœux, et pas simplement sur fond d’amertume, de hantise, de peur ou de mauvais pressentiment. Que dit saint Paul aux Galates ? Galate est le nom grec de Gaulois. Contrairement à ce que l’on pense, il n’y a pas eu des Galates qu’en Gaule, mais aussi en plein cœur de la Turquie actuelle, dans la région d’Ancyre (qui est devenue Ankara). Comment saint Paul a-t-il pu se faire comprendre des Galates ? Nous n’en saurons jamais rien. Saint Paul parlait très bien le grec, mais je ne sais pas s’il parlait le galate. Toujours est-il qu’il les avait évangélisés. Il leur avait donné le meilleur de ses convictions, mais manque de chance, étaient passés derrière lui des gens qui avaient dit : « Paul vous raconte un certain nombre de choses, mais il ne faut pas s’y fier. Paul a persécuté l’Eglise, il n’y comprend rien du tout, il a un évangile à lui, et il ne faut peut-être pas le suivre à la lettre. En vérité, il faut s’en remettre aux préceptes de la Loi ».
Vous imaginez la colère de Paul quand on vient marcher sur ses plates-bandes. Il avait chéri et choyé cette communauté des Galates, qui par ailleurs l’avait soigné avec beaucoup de délicatesse et de gentillesse lorsqu’il avait attrapé ce qu’on pense être la malaria. Paul n’avait pas envie que ces Galates retombent dans l’esclavage de la Loi. Il va donc leur écrire une lettre qui est une véritable mercuriale. Les Galates sont le seul peuple qui se soit fait traiter de stupide et de fou par saint Paul. « O insasenti Galatae », « Ô Gaulois sans intelligence », ils ne devraient pas être fiers. Ainsi, la seule ethnie qui a été traitée de sotte par saint Paul, c’est nous. Saint Paul leur dit : « Ô stupides Galates, vous n’avez rien compris à mon évangile, vous êtes en train de vous rajouter des prescriptions de la Loi pour essayer de mieux maîtriser votre avenir et votre salut ». Au fil de la plume, il ajoute : « Vous êtes redevenus petits. Je vous avais annoncé l’évangile, et vous êtes redevenus des enfants, des enfants sages, qui obéissent non pas aux parents, mais à la Loi, à des tas de choses et à des tas de préceptes qui n’ont aucun intérêt ». Evidemment, ce n’est pas un compliment, ça signifie qu’ils retombent spirituellement en enfance. Il y en a qui aiment ça. Personnellement, je trouve ça déplorable, et saint Paul aussi.
Saint Paul explique qu’ils ne peuvent pas rester dans cette espèce d’enfantillage stupide. Il leur dit donc : « Lorsque vint l’accomplissement du temps, Dieu envoya son fils né d’une femme, né sous la Loi, afin qu’il rachète ceux qui sont sous la Loi ». Voilà tout le raisonnement de saint Paul : « Vous ne vous rendez pas compte que vous êtes en train d’utiliser votre fragilité de travers. Certes, vous êtes fragiles puisque vous avez complètement dévoyé ce que je vous avais annoncé. Donc, je ne vous félicite pas, mais en plus, vous aimez retomber en enfance spirituelle, c’est-à-dire vous voulez retomber sous la Loi, la Loi de Moïse, la loi des choses humaines les plus ordinaires qui vous montre votre fragilité. Or, le Christ qui est né d’une femme, né sujet de la loi, est né pour partager cette fragilité d’être né d’une femme » - vous remarquerez qu’il ne fait pas beaucoup de considération mariologique pour dire que la Vierge Marie est absolument exceptionnelle. C’est d’ailleurs intéressant car c’est le premier texte sur la Vierge Marie. Pour Paul, cela veut dire que Jésus est né dans la fragilité même de la condition humaine qui consiste à naître d’une femme. Pour Paul, c’est ça la marque de la fragilité humaine. Le raisonnement continue ainsi : « Si Dieu s’est fait fragile, ça n’est pas pour que vous restiez petits, il a partagé votre condition humaine (né d’une femme) et votre condition de peuple juif (né sous la Loi), pour vous donner la liberté ». Evidemment, c’est une chose extraordinaire que les Galates ont dû recevoir en pleine figure en pensant qu’ils étaient passés à côté de ce que saint Paul leur avait dit et qu’ils n’avaient rien compris au message de liberté que Paul leur avait donné.
Ici, nous touchons le cœur même du message de Paul. Paul dit que Dieu s’est fait fragile pour que les hommes découvrent leur liberté. Certes, ça ne retire rien à la fragilité de leur liberté : ils resteront toujours fragiles et la preuve, c’est qu’au premier accident, ils chutent. Mais en attendant, Dieu a voulu partager cette fragilité pour qu’ils deviennent fils de Dieu, pour qu’ils reçoivent ce qu’il appelle l’adoption filiale. Il s’est fait enfant des hommes, sujet de la Loi pour qu’ils retrouvent la véritable filiation divine, fils de Dieu, c’est-à-dire qu’ils reçoivent l’Esprit Saint.
C’est le plus beau vœu que l’on puisse se faire les uns aux autres aujourd’hui. Reconnaître que la force de notre existence de chrétien, la force de notre prière, la force de notre manière d’être avec les autres, la force de pouvoir exister dans la société telle qu’elle est, avec toutes ses lois qui sont parfois plus accablantes que celles de Moïse, cela nous vient d’un enfant fragile né d’une femme et né sujet de la Loi. Le Christ a voulu partager totalement la fragilité humaine et se rendre solidaire des hommes sous l’angle de la fragilité pour nous remettre debout et nous donner la liberté. Ça veut donc dire, et c’est peut-être parfois difficile à admettre, que la véritable force que nous avons maintenant, c’est la liberté.
Frères et sœurs, si nous concevons notre religion comme un carcan supplémentaire, nous nous trompons et nous ne sommes pas fidèles à la parole de Jésus, ni à la parole de Paul. Car si le Christ se fait fragile, il se fait fragile dans une liberté et c’est quand il ressuscite notre liberté par sa naissance, sa mort et sa résurrection, qu’il nous remet debout et que nous ne sommes plus des petits enfants. Nous sommes alors capables de ne plus régresser et de respecter cette plénitude de liberté que Dieu nous a donnée.
Frères et sœurs, au fond, on ne peut pas se souhaiter autre chose aujourd’hui que cela : que nous soyons libres. L’ultime ressort de la violence qu’on veut exercer sur nous, c’est de nous dire : « Vous n’êtes pas libres puisqu’on peut vous tuer ». Mais ça ne retire rien ; la fragilité même de notre existence, la fragilité même de notre manière d’être ne peut rien, notre vulnérabilité ne peut pas nous empêcher, si nous en avons suffisamment la foi, d’être vraiment des hommes et des femmes libres, certes enracinés dans la fragilité de la condition humaine, certes enracinés dans l’héritage de la Loi et de tout ce que le Christ nous a demandé, mais libres.
Frères et sœurs, c’est ça que nous devons nous souhaiter aujourd’hui. Quoi qu’il arrive, la première chose à respecter, à mettre en évidence, ce n’est pas le fait de ployer ou de baisser la nuque devant le poids de la violence, c’est de réaffirmer sans cesse la vérité de notre liberté, même si elle est menacée, même si elle est fragile. Car le fond de notre liberté, c’est ce que dit saint Paul, c’est qu’il nous a donné l’Esprit Saint qui nous fait tenir debout. Amen.

 
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