AU FIL DES HOMELIES

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TRAVAIL ET CONTEMPLATION

1 P 4, 7-11 ; Lc 10, 38-42
Ste Marthe - (29 juillet 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

ette page d'évangile a quelque chose de choquant et même d'un peu irritant, puisque le Seigneur semble donner tort à Marthe qui se dévouait à son service, au service des autres, qui passait son temps dans le travail, et donner raison, au contraire, à Marie, et à travers Marie, n'est-ce pas l'apologie de tant de gens que nous voyons près de nous qui passent leur temps à ne rien faire et qui trouvent qu'il est plus commode d'attendre que les choses se passent toutes seules. Il y a quelquefois de nos jours, et vous êtes sans doute comme moi, parfois un petit peu énervé par ces personnes qui effectivement ne prennent pas ou ne semblent pas éprouver le besoin de prendre leur part du travail commun, des obligations communes à la société et qui vivent un peu comme des parasites, comme la cigale de la fable attendant que les fourmis fassent le travail pour, elle, profiter du temps libre qu'elle se donne.

Effectivement, c'est bien le sens premier de cette page d'évangile, qu'une certaine minimisation de l'importance donnée au travail. peut-être cela nous invite-t-il justement à un regard quelque peu critique sur cet à-priori que notre génération partage à peu près universellement sur la valeur première, absolue, fondamentale du travail. C'est même un des points sur lesquels il y a un accord entre la morale dite bourgeoise du siècle précédent, cette morale bourgeoise qui a réalisé tous les grands progrès techniques industriels de notre époque moderne, en accord aussi avec la morale marxiste qui elle valorise et survalorise le travail comme étant même la valeur absolue, celle dans laquelle l'homme se réalise. Il est bien vrai que, par le travail, l'homme marque son empreinte sur la création, accomplit et achève l'œuvre de Dieu. Il est bien vrai que c'est par son travail aussi que l'homme déploie toutes les virtualités qu'il porte en lui et qui, sans cela, pourraient rester inemployées. C'est par son travail que l'homme atteint à une certaine dignité.

Cependant, peut-être, derrière cet accord unanime entre des philosophies et des civilisations si différentes sur la valeur du travail, peut-être y a-t-il un contre-sens sur un oubli. Peut-être avons-nous survalorisé le travail et si, dans les générations plus jeunes il y a en sens inverse une dévalorisation du travail et une préférence très nette pour le farniente, peut-être est-ce précisément par réaction contre une vision trop unilatérale et trop simplifiante des choses? Peut-être est-ce cette apologie, sans nuance, du travail qui, par contre coup, provoque, de façon un peu maladroite, une réaction, toutes les réactions sont maladroites d'ailleurs, qui va un petit peu au laisser faire, au laisser-aller et à la paresse.

Justement le Seigneur nous invite, non pas à la paresse, mais à un autre type de valeur qui n'est ni le travail, ni la négation purement passive du travail, mais qui est une activité d'un autre ordre, une activité d'une autre dimension : celle que l'on appelle couramment contemplation. Je sais bien que ce mot risque lui aussi de provoquer des équivoques, mais il s'agit non pas simplement d'un regard passif sur les choses, mais d'un regard scrutateur des choses et qui, au lieu de vouloir fabriquer, au lieu de vouloir faire, au lieu de donner à l'agir une valeur non seulement première mais finalement unique et exclusive du reste, la contemplation est une activité qui regarde ce que les choses sont plutôt que de vouloir leur imposer notre marque. C'est une activité par laquelle nous essayons de pénétrer le mystère des êtres et des choses. Croyez-moi, cela n'est pas de tout repos, et cela ne se fait pas en laissant faire, et en attendant que cela se fasse.

Contempler, au sens fort du terme, c'est-à-dire aller jusqu'au cœur des êtres et des choses pour découvrir, arracher en quelque sorte à ces êtres et à ces choses leur mystère profond, sans pouvoir d'ailleurs jamais pouvoir épuiser ce mystère, c'est une activité qui demande beaucoup de peine et qui exige infiniment de celui qui veut la pratiquer. C'est cela que Marie faisait aux pieds du Seigneur. Elle n'était pas là en train de se reposer uniquement et simplement, mais elle scrutait, elle buvait à longs traits les paroles du Seigneur ou simplement son regard, pour se pénétrer totalement de l'intensité de la présence du Christ. Et ce n'était pas là repos, mais c'était au contraire activité supérieure. Et c'est cela peut-être que notre siècle, comme le précédent et notre civilisation comme celle qui l'a précédée, ont trop oublié. C'est que l'homme n'est pas simplement un être qui fabrique, qui façonne et transforme les choses et qui réalise. L'homme, c'est d'abord un être qui connaît, qui pénètre et qui se laisse remplir par la splendeur, par la beauté, par la profondeur, par la vérité de ce qui l'entoure. Et c'est seulement à partir de cette contemplation, de cette rumination profonde du réel, que l'on peut agir, non pas de manière désordonnée, et qui risque fort d'abîmer le réel, comme trop de nos réalisations ou de celles des générations qui nous ont précédés l'ont fait, car Dieu sait que cette civilisation industrielle a massacré bien des choses et bien des êtres, dans notre planète, c'est seulement à partir de la contemplation que notre action risque d'être véritablement réalisatrice de beauté et de profondeur parce qu'elle partira du réel tel qu'il est après l'avoir profondément étudié, aimé, pénétré. A ce moment-là, nous n'agirons pas à tort et à travers pour marquer en dépit du bon sens notre impression, pour marquer de notre personnalité les choses, mais nous commencerons par faire éclore la personnalité profonde des choses et des êtres et nous aiderons l'univers à s'accomplir plutôt que de vouloir à toute force le faire entrer dans nos cadres.

Ce n'est donc pas par la paresse qu'il fait modérer, si j'ose dire, le culte du travail, mais c'est par une activité plus haute et plus fondamentale, plus essentielle, une activité première qui est celle de la contemplation. Puisque nous avons la chance d'être chrétiens, donc d'entendre le message du Christ, écoutons aussi cet aspect de ce message et sachons, en face des désordres et des contre-sens du monde qui nous entoure et qui risque fort d'aller à sa perte, sachons être les témoins de ces valeurs essentielles et fondamentales, primordiales, sans lesquelles il risque de ne pas y avoir d'avenir et de civilisation réelle pour notre univers.

 

AMEN

 
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