AU FIL DES HOMELIES

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OÙ EST LE PROBLÈME ?

1 P 4, 7-11 ; Lc 10, 38-42
Ste Marthe - (29 juillet 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Bastogne : Musée de Piconrue - Sainte Marthe

S

 

ainte Marthe, avec cet évangile qui est lu à cette occasion, me donne toujours envie de faire un plaidoyer pour la bonne cuisine, parce que je crois que c'est fondamental dans la vie de l'Église qu'il y ait de bonnes cuisinières et des gens qui sachent bien accueillir. Car voyez-vous, la plupart du temps, on imagine que le Seigneur s'est plaint de ce que cette pauvre Marthe était une activiste. Cette parole et cette interprétation ont laissé dans l'Église des traces, à mon avis malheureuses, une espèce de sensibilité dans laquelle on vous dit : "Ah, vous les prêtres, vous les moines, vous les religieuses, vous avez choisi la meilleure part, vous ne vous occupez que de choses spirituelles. Tandis que nous autres, pauvres laïcs, nous sommes toujours dans nos casse­roles" que ce soient des casseroles de cuisine pour les dames ou que ce soit cet autre genre de casseroles dont s'occupent les messieurs, qui sont généralement beaucoup plus fiers de leurs casseroles à eux.

Tout ceci induit une sorte de malentendu pro­fond, comme si au fond, le Christ avait deux catégo­ries de fidèles : les pauvres, les petits, les sans-grade qui s'occupent de tous les soins de l'intendance, de l'hôtellerie, et puis ces espèces de génies, enfants sur­doués que l'on mettrait vite dans les monastères pour que, surtout, ils ne s'abîment pas les mains à éplucher les légumes. Une telle vision des choses est tout à fait étrange parce que pour une part ce qui me scandalise beaucoup c'est que, dans la vie monastique, j'ai sou­vent rencontré des gens qui traitaient les choses spi­rituelles pire que des cuisiniers, et à ce moment-là, j'ai envie de dire que ce sont des cuistres, car il faut le savoir, il est possible de traiter les choses les plus spirituelles avec des recettes de cuisine. N'est pas simplement Marthe celle qui s'occupe des casseroles, mais il y a une certaine manière de résoudre les grands problèmes de la vie spirituelle en termes de casseroles, et c'est encore bien pire. Le pire de tout, c'est qu'en réalité, le problème n'est pas là, car même si cette pauvre Marthe s'est fait envoyer une réflexion somme toute assez aigre-douce, on ne dit pas dans l'évangile qu'ensuite le Seigneur ait dit à Marie : Nous ne mangerons pas, pour montrer que nous sommes au-dessus de ces choses-là. Ce jour-là, le Seigneur a dû bien manger la bonne cuisine pour laquelle Marthe s'était tant agitée. Alors, où est le problème ?

Le Seigneur ne reproche pas à Marthe de faire la cuisine. Il lui reproche simplement une chose : c'est de n'avoir pas compris le problème. Marthe croit que Marie devrait l'aider, parce qu'ainsi cela irait plus vite. Elle ne voit pas les choses au-delà de leur organisa­tion. Le Seigneur ne lui reproche pas de faire la cui­sine, mais Il lui reproche de s'agiter beaucoup trop, et qu'au cœur de cette cuisine, une seule chose lui man­que, un seul lui manque. Ce que le Seigneur veut faire comprendre à Marthe, c'est que dans ses fourneaux, elle peut faire la même expérience que Marie à ses pieds, que, comme disait le philosophe grec Héraclite, "les dieux sont aussi dans la cuisine", et que pour les chrétiens c'est encore plus vrai, que le Seigneur habite aussi au milieu des casseroles et des fourneaux et qu'il n'y a pas de sot métier, et que, en réalité, le grand génie de la foi chrétienne c'est précisément de ne pas avoir à se plaindre de ce que les autres ne viennent pas nous aider à nettoyer les casseroles, parce que là aussi, on peut trouver cet irremplaçable qui est la pré­sence vigilante de l'amour de Dieu. C'est pourquoi il y a de grands contemplatifs qui mènent une vie tout à fait ordinaire à s'occuper de cuisine toute la journée. Et dans les couvents il arrive qu'on ait cette surprise de découvrir chez telle ou telle sœur qui ne paie pas de mine, chez tel ou tel frère qui fait un métier extrê­mement humble à retourner des fromages toute la journée, de découvrir un sens de la plénitude de la présence de Dieu. J'aime autant vous dire qu'il ne s'agite pas en retournant ses fromages, parce que précisément, cet homme ou cette femme a trouvé cette plénitude de Dieu qui le comble et lui découvre toute la richesse de son amour. C'est pour cela que cet épisode nous a été rapporté dans l'évangile. C'est pour cela que la tradition chrétienne vénère Marthe. C'est parce que je crois qu'à partir de ce jour-là, elle a continué à faire la cuisine, mais elle l'a faite autrement. Nous demanderons au Seigneur de nous donner ce sens de sa véritable présence au milieu de toutes les petites choses, les choses les plus préoccupantes ou les plus agaçantes. Mais si elles sont si agaçantes, c'est parce qu'à cause de notre péché ou de la faiblesse de notre regard, nous ne voyons pas Celui qui manque ou Celui qui nous manque.

 

AMEN

 
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