AU FIL DES HOMELIES

Photos

FAIRE ET ÊTRE

1 P 4, 7-11 ; Lc 10, 38-42
Ste Marthe - (29 juillet 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, il est curieux pour fêter sainte Marthe qu'on choisisse un passage de l'évangile où certes sainte Marthe est présente et l'on nous dit qu'elle reçoit Jésus, et l'on décrit ses attentions à son égard, mais où l'essentiel du passage consiste à faire la louange de l'attitude de Marie, et à préférer cette attitude à celle de Marthe et à son service. Traditionnellement dans l'Église on a interprété ce passage en l'appliquant aux deux formes de vie religieuse, celle qu'on appelle la vie contemplative telle que la vivent les moines et les moniales, qui retirés dans leur monastère, au désert, se consacrent exclusivement à écouter le Seigneur, opposer donc cette vie contemplative à la forme de vie qu'on appelle active, celle que ces nombreuses religieuses que vous connaissez vont soigner les malades, faire l'école, aider dans les paroisses. C'est un réflexe dans l'Église de lire les passages de l'évangile en référence à la vie ecclésiale, et même en y privilégiant la vie religieuse. C'est un peu une manière de se mettre au centre du monde et de s'appliquer toutes les paroles de l'évangile qui sont beaucoup plus vastes que la vie religieuse ou même ecclésiale.

En fait, Jésus ici ne parle pas de la vie contemplative et de la vie active, Il parle de ce qui est l'unique nécessaire, ce qui est essentiel en toute vie quelle qu'elle soit, contemplative ou pas, et qui est la relation d'intimité avec le Seigneur. Ceci s'applique non seulement aux religieux et aux religieuses, non seulement à l'ensemble des chrétiens, mais je crois que c'est valable pour tous les hommes. Je voudrais un instant réfléchir un instant avec vous à la portée de ces paroles de Jésus, si on les applique à la vie hu­maine en général.

Je crois que dans notre monde moderne, il y a une sorte de majoration excessive de tout ce qui tient à l'agir, ou plus exactement au "faire". Notre civilisa­tion est une civilisation technique. Nous ne cessons de bénéficier de toutes les inventions de toute la techni­que moderne, et même plus profondément, toute notre vie est marquée d'une sorte de primauté de la dimen­sion scientifique, qui est avant tout, si nous y réflé­chissons, non pas une connaissance du monde, mais d'abord, une manière de servir du monde, de l'utiliser pour notre profit, pour notre bien-être, pour avancer davantage dans les manières d'épanouir notre vie quotidienne. Il y a donc là certainement, une sorte d'accent mis sur le "faire", au détriment de l'être, du connaître, de la rencontre et de la communion avec les choses et les êtres. Si nous appliquons à notre civili­sation les paroles de Jésus, il faut bien reconnaître que cela marque une sorte de choix. Qu'est-ce qui est le plus important ? Est-ce de faire ceci, de faire cela, re réaliser des choses, de domestiquer l'univers, ou bien est-ce d'entrer en communion les uns avec les autres, en communion avec les réalités de ce monde, en communion avec Dieu, qui est la clé qui nous ouvre à la connaissance profonde des êtres et des choses.

Une autre manifestation de ce choix de civili­sation, c'est la valeur tout à fait primordiale accordée au travail. Dans notre civilisation, être sans travail, c'est ne plus être un homme, c'est être un être humain diminué. Le chômage n'est pas seulement une réalité pénible parce qu'on a du mal à gagner sa vie, mais c'est vécu comme une sorte d'atteinte à la dignité hu­maine que de ne pas avoir son travail, que de ne pas participer à cet effort universel de domestication du monde pour essayer de réaliser un certain nombre de performances techniques. Les anciens n'avaient pas exactement la même attitude. Pour eux, certes, le tra­vail était nécessaire, mais ils plaçaient au-dessus du travail, ce que nous appellerions aujourd'hui le loisir, disons plus exactement, le temps que l'on peut passer à contempler les choses, à contempler les êtres, à éta­blir avec eux une sorte de communion plus profonde, dont le travail n'est qu'un aspect relativement se­condaire. Ce qui est important me semble-t-il, ce n'est pas de minimiser l'importance du travail, et je pense que le pape Jean-Paul II a raison de magnifier la va­leur du travail humain qui est d'ailleurs une participa­tion à l'activité créatrice de Dieu, mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas cela l'essentiel de la vie hu­maine. Nous ne sommes pas sur terre pour faire ceci ou cela, pour réaliser telle ou telle entreprise, telle ou telle œuvre, invention ou découverte, ou telle ou telle manipulation du monde.

Nous ne sommes pas mis sur terre d'abord pour faire, mais d'abord pour être. Et pour être, il faut entrer en relation avec les autres êtres, avec les per­sonnes qui nous entourent, et aussi avec les événe­ments de ce monde. C'est cette relation profonde de notre esprit, de notre intelligence, de notre cœur avec les choses et avec les êtres qui est l'essentiel de la vie. C'est cela qui donne la vraie valeur à notre vie, et nous ne serons pas à la fin de notre vie, définis par ce que nous aurons fait, mais d'abord par la profondeur à laquelle nous aurons vécu notre propre vie et notre relation avec les autres êtres vivants et en particulier avec les autres êtres humains.

Il est important que nous mettions chaque chose à sa place, non pas pour minimiser le service, le travail, l'activité, le faire, mais pour que nous sachions que ce n'est pas cela l'ultime valeur de l'homme. Celle-ci consiste à entrer en communion les uns avec les autres pour devenir chacun nous-mêmes et aussi nos frères, plus pleinement ce que nous sommes à travers cette relation, à travers cette communion.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public