AU FIL DES HOMELIES

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RISQUER L'HOSPITALITÉ

1 P 4, 7-11 ; Lc 10, 38-42
Ste Marthe - (29 juillet 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'hospitalité aujourd'hui est une hospitalité sélective, réservée aux amis, aux connaissances, à la famille. Aujourd'hui, en général, on sait qui l'on invite, et en principe, quand on ne connaît pas, on n'invite pas. Il faut qu'il y ait eu tout un enchaînement de préliminaires, d'observations mutuelles : est-ce qu'on invite les X, est-ce qu'on les invite avec les Y ? Bref, calcul de maîtresse de maison disposition des places, etc … En fait, l'hospitalité aujourd'hui ne comporte aucun risque. On pourrait presque dire que le grand choix dans l'hospitalité de nos jours, c'est toujours de donner l'impression en invitant, d'être très ouvert et accueillant, mais sans prendre aucun risque.

Il faut bien comprendre que dans le monde ancien, c'est exactement l'inverse. L'hospitalité et par définition imprévisible. La personne à qui vous offrez l'hospitalité, que ce soit dans le monde sémitique, ou dans le monde grec ou latin, la personne à qui vous offrez l'hospitalité, généralement vous tombe dessus et vous ne savez pas trop qui c'est. Est-ce un ami ? Est-ce un ennemi ? Est-ce quelqu'un de bienveillant ou de malveillant ? Au départ, vous n'en savez rien. Vous avez un devoir d'hospitalité. Par conséquent, dans le monde ancien, l'hospitalité est exactement synonyme de risque : j'ouvre ma porte à quelqu'un, mais après que peut-il se passer ? Rappelez-vous dans la Bible, toutes les histoires d'hospitalité qui se terminent bien ou qui se terminent mal, l'hospitalité de Lot à Sodome a failli se terminer de façon dramatique, l'hospitalité du lévite de Bethléem a donné lieu à une cène assez sordide, bref, on peut avoir le meilleur et le pire. Donc pour le monde de l'antiquité, le devoir d'hospitalité est quelque chose qui n'est pas facile. Car en réalité, celui qui reçoit est dans une situation difficile de discernement : est-ce que je l'accueille ou je ne l'accueille pas ? Et d'autre part, celui qui arrive est dans la situation fragile et précaire du voyageur, s'il n'a pas quelqu'un pour l'accueillir, il peut coucher la nuit dehors. Les formules un et les quatre étoiles NN n'existaient pas évidemment. Alors, comment faire ?

Précisément, c'est pour cela que je pense que la fête de sainte Marthe est devenue la fête de l'hospitalité, parce que le monde juif, puis chrétien, a énormément valorisé la vertu d'hospitalité. Accueillir, c'est accueillir l'inconnu, mais avec cette connotation que la personne que j'accueille, c'est peut-être quelqu'un de plus grand que je ne peux l'imaginer. C'est d'ailleurs le sens de l'hospitalité d'Abraham à Mambré, qui est déjà commenté dans l'épître aux Hébreux quand il a accueilli trois anges, et vous savez que la tradition chrétienne, Roublev et l'icône que l'on connaît bien, dit qu'Abraham ce jour-là, a accueilli la Trinité. C'est cela le sens de l'hospitalité, c'est que celui qu'on accueille, en tout cas pour le cas d'Abraham, c'est bien cela, les trois étaient le messager d'une nouvelle qui allait bouleverser l'ordre du monde, c'est-à-dire ils venaient annoncer que l'an prochain, Abraham et Sara auraient un fils. Donc, accueillir, c'est ouvrir par l'intermédiaire d'un autre, ouvrir peut-être un avenir. Mais cela peut être l'inverse et alors, c'est la catastrophe, mais accueillir peut devenir un événement extraordinaire.

Je pense que c'est à cette lumière-là qu'on peut aussi relire le texte de Marthe et de Marie. Si Marthe est quand même restée le symbole de l'hospitalité, malgré les rebuffades du Seigneur, elle a acquis les grades de la sainteté dans le martyrologe chrétien, c'est parce que même si elle s'occupait beaucoup de ses casseroles, elle a accepté cet inconnu, d'accueillir quelqu'un qui était beaucoup plus que peut-être elle ne le croyait sur le moment. On peut relire le texte en se disant que Jésus veut lui dire : Marthe, est-ce que tu vois bien qui tu accueilles ? Est-ce que tu mesures ton geste d'hospitalité ? Au lieu de te remplier sur l'aspect technique, est-ce que tu veux bien voir qu'ici se passe un phénomène d'hospitalité qui et sans précédent, et qui n'aura pas d'équivalent ? C'est-à-dire, tu accueilles Dieu. Je pense que c'est cela qui a frappé fondamentalement toute la tradition chrétienne par la suite, c'est qu'en accueillant un frère, on accueille Dieu. Donc, le modèle, la référence de Marthe, c'est cela. Quand on accueille un frère, il y a toujours de l'inconnu, il y a toujours de l'imprévisible, mais il se peut qu'on accueille Dieu.

Je pense que c'est l'occasion pour nous de voir, peut-être de réviser nos notions modernes d'hospitalité, et d'accepter d'y ajouter de coéficient risque et manque d'assurance qui sont inévitable dans ce genre d'exercice, mais en même temps, de redécouvrir le sens même de l'hospitalité. Au fond, il y va du sens même de notre foi : comment accueillons-nous les frères ? Est-ce que nous les accueillons comme cette présence possible de Dieu pour moi, pour ma famille, pour mes proches ? Ou bien est-ce que je pratique l'hospitalité à guichet fermé, en ouvrant uniquement la maison à la mesure des mes besoins, de mes attentes, ou de ce que je permets ou ne permets pas ?

Frères et sœurs, que par l'intercession de sainte Marthe qui a sans doute accueilli un peu maladroitement le Christ parce qu'elle n'a pas exactement mesuré la portée de son geste, car c'est cela que veut dire Jésus : est-ce que tu mesures la portée de ton geste ? Marie finalement l'a mieux saisi. Que nous retrouvions nous aussi dans les gestes les plus simples et les plus ordinaires de l'hospitalité, et ce n'est pas uniquement en accueillant quelqu'un à sa table, c'est toute la journée qu'on accueille des gens dans la vie professionnelle, dans sa vie sociale, et-ce que nous essayons de retrouver véritablement ce sens de l'hospitalité chrétienne : accueillir un frère, c'est accueillir la présence de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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