AU FIL DES HOMELIES

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1 Co 10, 31- 1 Co 11,1 ; Lc 9, 57-62
St Ignace de Loyola - (31 juillet 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

N

ous le savons, les personnes mal connues sont de notre part les moins bien aimées. Il en est de même pour les saints. Les saints peu connus ne sont pas appréciés et parfois même haïs. Saint Ignace de Loyola, quand il n'est pas bien connu, ne peut pas être apprécié pour ce qu'il a été. Je soulignerai simplement un aspect de l'expérience spi­rituelle qui fut la sienne et qu'essaient de prolonger les Jésuites, ce grand ordre qui a traversé des siècles d'histoire avec des grandeurs et des misères puisqu'à un moment il fut interdit par le pape. Mais il est diffi­cile à un pape d'interdire de son autorité l'explosion et l'expansion d'un charisme de l'Esprit.

Les Jésuites aiment à dire de leur fondateur qu'il est, avant tout, "l'homme de la contemplation universelle". Il faut d'abord exclure de cette expres­sion deux erreurs courantes. La première c'est que dans le langage, dans la recherche de saint Ignace de Loyola, et en cela il est d'une très grande fidélité à l'expérience de l'Église, la contemplation n'est pas une inactivité permanente, la contemplation n'est pas une conception mysticoïde de la vie et de soi-même, elle n'est jamais une question de rupture ou d'isolation­nisme par rapport aux autres et au monde.

La deuxième erreur c'est que, pour saint Ignace de Loyola, cette contemplation universelle n'est pas un concept de l'esprit. Ce n'est pas une vue de l'intelligence, ce n'est pas une façon de plaquer sur la réalité une autre réalité qui, elle, serait d'ordre pu­rement spirituel.

Pour saint Ignace de Loyola, la contempla­tion universelle c'est la chose suivante. C'est d'abord le regard de l'être tout entier sur les mystères du Christ et la totalité de la Révélation de Dieu. Il n'est pas innocent que les Exercices de saint Ignace, comme on les appelle, commencent pour celui qui les fait par la lecture du mystère de l'Incarnation dans l'évangile et va s'achever par la lecture de la Pentecôte dans les Actes des apôtres. Et saint Ignace recommande d'abord non pas de chercher les éléments spirituels, mais d'être au contraire attentif à tous les éléments les plus humains soit de l'Incarnation, soit de la Pentecôte. Et il demande à ceux qui lisent ces textes de rechercher d'abord les réalités proprement humai­nes : une femme, un homme, l'attente d'une naissance, une maison, un village pauvre. Il veut restituer abso­lument l'évangile dans le terrain humain. Et c'est en cela que sa contemplation est universelle. Il veut que, dans sa propre expérience de Dieu et dans l'expé­rience de ceux qui, à sa suite, chercheront Dieu, tout l'homme contemple tout le mystère de Dieu. Et la totalité du mystère de Dieu ce n'est pas de se conten­ter d'éléments spirituels plus ou moins éthérés. Ce n'est pas non plus de croire de façon abstraite à la révélation de l'évangile. C'est de chercher à connaître le mystère de Dieu, le mystère du Père, le mystère du Fils, le mystère de l'Esprit, le mystère de la Trinité qui a été révélé dans les données les plus humaines, les plus banales de notre histoire.

Et en même temps que l'homme va chercher à contempler, à rencontrer, à discerner toutes les réali­tés de ce mystère de Dieu, saint Ignace dit qu'il ne peut le faire que si lui-même s'engage tout entier avec la totalité de ce qu'il est. Pour saint Ignace, et ceci est extrêmement important dans l'expérience de l'Église, c'est l'homme tout entier seulement qui peut connaître la totalité du mystère de Dieu. Et l'homme tout entier, pour saint Ignace, c'est l'homme avec sa chair, avec son histoire, avec ses faiblesses, avec son intelligence, sa mémoire, sa volonté. Toutes ces facultés, comme les appelait saint Thomas d'Aquin, font l'homme et c'est avec tout cela, sans négliger rien de cela, même le plus banal, même le moins mystique ou le moins spirituel, ce n'est qu'avec tout cela que l'homme peut entrer en communion avec la totalité de Dieu.

L'expérience spirituelle de saint Ignace c'est la totalité de l'homme, seule capable de connaître la totalité de Dieu. Pourquoi ? Parce que, pour saint Ignace, Dieu habite dans tous les éléments qu'Il a créés. Les plus banals, les plus petits, les plus insigni­fiants sont, pour saint Ignace un "sacrement" de la présence, de la gloire, de ce qu'il aimait dire la ma­jesté de Dieu dans l'immanence et la banalité et la matérialité la plus immédiate et apparemment la moins divine, la moins spirituelle. C'est cela l'expé­rience de saint Ignace dans cette contemplation uni­verselle. Universel ne veut pas dire abstrait, lointain, illimité mais veut dire la totalité de ce qu'est l'homme, la totalité de ce qu'est Dieu, mais pas la recherche de Dieu à l'extérieur de l'homme, au plus profond de chacun des éléments de l'homme.

Et en cela il est héritier d'une certaine vision de l'humanisme spirituel et théologique de saint Thomas d'Aquin et même aussi de saint Augustin qui dans son traité sur la Trinité cherchera à pressentir le mystère de la Trinité à travers les éléments qui cons­tituent l'être humain.

Alors, demandons à saint Ignace qu'il nous redonne le sens suivant : c'est que la vie spirituelle, pour être authentiquement spirituelle, et authentique­ment nous faire connaître Dieu, ne peut être que tota­lement humaine. Rien, rien de l'humain ne doit être négligé, aux yeux de saint Ignace, parce que tout l'humain, tout le matériel et tout le cosmos est un si­gne de la présence de Dieu, est un signe où l'on peut contempler l'universelle présence de Dieu, non pas dispersée de façon infinie et diluée dans les choses, mais qui habite, qui crée chaque élément et qui, de là, appelle l'homme à le rencontrer. Et pour saint Ignace de Loyola, c'est cela l'exercice spirituel. Il a pris un mot tout à fait non pas désuet mais ambigu car le mot exercice veut dire armée. Le mot armée ne va pas du tout avec la vie spirituelle. Ce qui caractérise l'armée c'est l'ordre, ce qui caractérise la vie spirituelle c'est peut-être aussi l'ordre mais par un ordre militaire. Je préférerais le mot d'ordination. Nous sommes tous ordonnés, de par notre Dieu créateur, à devenir sem­blables à Lui, à devenir à son image, à faire en sorte que tout ce que nous sommes soit ordonné à sa pré­sence. Et c'est cela la gloire de Dieu pour laquelle saint Ignace a toujours vécu.

Nous sommes dans une civilisation de l'écla­tement, de la dispersion, de la fragilité où le risque n'est pas de subir l'explosion de la bombe atomique mais de subir, malgré nous, l'implosion intérieur de notre être humain. Or je crois profondément, à la suite de saint Ignace et de beaucoup d'autres saints, que cette vision humano-théologale humaine et divine de la vie spirituelle, peut être un élément restructurant de tout ce que le monde contemporain divise, abîme, fragilise et fait mourir en nous.

Que la prière de saint Ignace, que cette re­cherche de contemplation universelle, que cette re­cherche de la présence de Dieu dans chacune des par­ticularités de mon être et du cosmos soit une sorte d'appel pour chacun d'entre nous à vivre du divin avec l'humain, à vivre du spirituel avec le charnel, à opérer en nous, dans la grâce du Christ, cette communion de la totalité de Dieu et de la totalité de l'être, pour que cette contemplation du mystère de Dieu habitant le mystère de l'homme soit vraiment l'exercice c'est-à-dire le chemin où nous nous laisserons totalement ordonner à l'image et à la ressemblance de Dieu. C'est cela sa gloire pour nous, sa gloire en nous.

 

 

AMEN

 

 
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