AU FIL DES HOMELIES

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LUTHER ET IGNACE DE LOYOLA

1 Co 10, 31- 1 Co 11,1 ; Lc 9, 57-62
St Ignace de Loyola - (31 juillet 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, en fêtant saint Ignace, je crois que nous fêtons la période la plus dramatique et la plus dangereuse de l'histoire de l'Église d'Occident. En effet, il s'est passé au seizième siècle une cassure dans l'histoire, une sorte de drame qui se polarise sur deux noms, d'un côté, Luther, et de l'autre, Ignace.

Prenons le côté Luther. Que dit Luther ? Il est tellement écoeuré par la manière dont l'Église visible gère les choses, tous les problèmes d'argent, d'indulgences, de trafics, d'autorité, de papes qui vont au combat pour défendre leurs États pontificaux, qu'il pense que le salut est tellement pure grâce que cela n'a rien à voir avec aucune forme visible pour essayer de concrétiser ce salut. Luther croit faire une expérience de la religion pure, sans aucun cadre, sans aucun repères, sans aucune forme. Quand il dit que l'homme peut continuer à pécher mais que la grâce de Dieu seul agit, il veut dire que la vie chrétienne n'a besoin d'aucune visibilité dans ce monde. Ce n'est pas la peine de faire des œuvres, de gagner des indulgences, ce n'est pas la peine d'en rajouter, la grâce de Dieu seule suffit. Seulement, voilà, la grâce n'est pas représentable, elle n'a pas de forme, elle est invisible, elle agit sans doute, mais on ne peut pas la repérer ni la saisir, si la circonscrire. Chez Luther, cette affirmation fondamentale s'accompagnait, et là-dessus, il ne faut pas mépriser le personnage de Luther, d'une authentique expérience mystique, d'une authentique expérience intérieure dans laquelle il avait vraiment éprouvé ce que pouvait être la radicalité du salut de Dieu. Luther n'est pas un libertaire, Luther est un homme qui a vraiment été bouleversé par l'absolu de la grâce du salut. A un moment, on est saisi et on ne peut plus rien faire. La manière dont la doctrine de Luther avait commencé à se répandre dans l'Allemagne du Nord, et puis finalement menaçait fondamentalement la doctrine chrétienne, les ravages s'avéraient sérieux.

C'est pourquoi, dans un premier temps, l'Église à Rome a été comme paralysée et tétanisée par cette nouvelle interprétation du christianisme vis-à-vis de laquelle personne ne savait exactement quoi faire. Luther affiche les principes de sa doctrine au tout début du seizième siècle, en 1517, et le Concile de Trente n'aura lieu que quarante ans plus tard. Il y a une sorte de flou, c'est comme si tout d'un coup l'Église tétanisée par une secousse électrique, est dans un passage à vide duquel on peut toujours dire que les papes n'ont pas fait ce qu'il fallait, qu'ils voulaient continuer la vie tranquille et généralement assez confortable qu'ils menaient à Rome, et qu'ils s'occupaient beaucoup plus de leurs monuments et de la construction de leur églises que du bien bien-être et du salut du peuple de Dieu. C'est vrai aussi, mais l'expérience luthérienne du salut qui se donne brutalement sans forme, sans possibilité de la traduire dans la vie courante, c'était quand même un événement traumatisant. C'est le pôle le Luther.

De l'autre côté, saint Ignace. Il est certain que de ce point de vue-là, saint Ignace, même s'il ne l'a pas voulu et ne l'a pas cherché consciemment, c'est absolument le pôle opposé de Luther. Pour saint Ignace, il ne nie pas la grâce absolue de Dieu, mais si cette grâce ne se coule pas dans les éléments de la vie humaine, avec un encadrement à la fois de représentations, d'images, de pensées, de délibérations, et de l'autre côté de décisions de volonté et d'affectivité, cela ne sert à rien.

Saint Ignace essaie de retricoter ce que Luther a détricoté. Là où Luther a fait complètement sauter les mailles de l'ouvrage, saint Ignace dit : il faut que la grâce soit humainement traduisible, et très rapidement, cela va se traduire par une sorte d'encadrement de la volonté, de la pensée, de l'imagination qui va devenir une véritable méthode.

C'est la méthode jésuite. C'est une nouveauté absolue dans l'Église parce que c'est méthode pour prier, méthode pour décider, méthode pour vouloir, choisir les deux étendards, méthode pour faire des collèges, méthode pour former les élites, méthode pour reconquérir le terrain perdu vis-à-vis de la Réforme. Evidemment, les jésuites qui vont être omniprésents dans toute l'histoire de l'Église du seizième siècle au dix-neuvième siècle, vont promouvoir une religion méthodique. Ce sont les précurseurs de Descartes du point de vue religieux. Les Exercices de saint Ignace, c'est le Discours de la Méthode spirituelle. Il faut que tout soit cadré, il faut que l'oraison commence par se représenter la scène, puis, y voir les enjeux, puis de voir l'âme, de voir comment je réagis vis-à-vis du Christ, et etc … C'est un discours organisé, construit à n'en plus finir. De la même façon, quand je dois prendre une décision, il faut que je passe par le moule des Exercices pendant trente jours et que je passe telle étape, telle étape, telle étape, et finalement que je décide ce que j'avais déjà décidé avant, c'est mon interprétation personnelle !

C'est donc une méthode, et je crois qu'on peut dire que cela a sauvé les meubles. Cela a permis à toute une culture qui sinon aurait risqué de se dissoudre dans une religiosité de plus en plus floue, un peu ce qu'on voit dans certains côtés du monde actuel, et au contraire de le restructurer, de le reconstruire, de le rebâtir par des méthodes de prière, des méthodes d'exercices, des méthodes de décisions.

La sainteté d'Ignace est très grande, mais quand on explique cela à des orientaux, ils n'y comprennent rien. Si vous expliquez cela aux orthodoxes, la méthode ignatienne pour eux, ce sont les esquimaux du Groenland, c'est une terre absolument inconnue à laquelle ils ne comprennent rien. Il n'y a pas de méthode. De ce point de vue-là, c'est le moment où l'Église latine s'est ressaisie, et je crois que les jésuites ont joué à quatre-vingt quinze pour cent dans ce ressaisissement de l'Église occidentale, mais cela a aussi considérablement durci les positions jusqu'à il n'y a pas très longtemps, où l'on a retrouvé d'autres sources d'inspiration religieuse, et où l'on peut dire que la spiritualité ignatienne et tout ce qui a été à la base des mouvements religieux, des congrégations qui étaient d'inspiration jésuite, aujourd'hui se retrouvent devant des problèmes comme avant la Réforme.

On peut apprécier beaucoup le caractère "samu" de saint Ignace, il est le "samu" spirituel de l'époque moderne. C'est ce qui a sauvé les meubles au moment où on avait l'impression que c'était l'hémorragie dans tous les domaines de la vie de l'Église. Mais en même temps, on ne peut pas perpétuellement vivre sur une civière dans une coquille avec une perfusion de méthode ignatienne. C'est un tout petit peu le problème dans lequel on se retrouve aujourd'hui. Nous sommes dans une Église, dans des communautés chrétiennes où les principes, les méthodes marchent encore pour certains, mais pas pour tous ! C'est souvent la question à laquelle on se trouve confrontés : comment par exemple pour les jeunes générations on peut faire du catéchisme. L'inventeur du catéchisme du côté catholique, c'est un jésuite qui a vécu à Fribourg en Suisse, il s'appelait Canisius, il était tellement célèbre que les enfants parlant du catéchisme ne disaient pas : mon catéchisme, ils disaient mon Canisius. C'est lui qui a inventé les questions-réponses, le petit manuel de poche qu'on peut emmener partout. C'est vrai que méthodologiquement, c'est souvent très commode, mais il ne faut pas être dupe de la forme.

C'est précisément ce qu'on peut demander à l'Église d'aujourd'hui, et à d'autres saints qui ont eu d'autres considérations, qu'ils apportent en complément de ce que saint Ignace a apporté comme remède d'urgence, qu'ils apportent aussi un certain nombre d'autres éléments qui contrebalancent, rééquilibrent cette figure de la vie spirituelle, de la vie de l'Église, de nos communautés ecclésiales pour que nous retrouvions une plus grande liberté et une plus grande aisance dans l'expression des formes de la vie chrétienne.

 

AMEN

 

 

 

 
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