AU FIL DES HOMELIES

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LA PHILOSOPHIE CRÉE UNE RUPTURE

1 Co 1, 18-25 ; Mt 13, 1-9
St Justin - (1er juin 2011)
Mercredi de la sixième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Delphes : un philosophe

F

rères et sœurs, à première vue, il y a une sorte d'opposition radicale entre le texte de l'épître aux Corinthiens, texte dans lequel Paul explique que la sagesse de la croix n'a rien à voir avec la sagesse du monde. Autrement dit, Dieu a frappé de folie les sages de ce monde pour révéler sa propre sagesse. Il semble bien que Paul dise ici aux Corinthiens qui vivent dans ce contexte peut-être pas d'une sagesse extrêmement élaborée (mais c'est quand même la sagesse grecque et Paul le sait bien), il leur dit : au fond vous ne vous rendez pas compte, vous vénérez une sagesse tout humaine et la sagesse que nous vous avons annoncé, la sagesse de la croix, elle, elle n'a rien à voir avec cette sagesse humaine.

Du coup, ce texte des Corinthiens a eu une postérité immense dans la Tradition de l'Église, puisque c'est le fameux débat et le combat entre Athènes et Jérusalem. Jérusalem, source de la religion, du culte du vrai Dieu, serait la véritable sagesse, tandis qu'Athènes la sagesse des philosophes, la sagesse des orgueilleux, de ceux qui veulent s'en sortir par eux-mêmes, serait une sagesse perdue, un sagesse qui perd l'homme, donc c'est une fausse assurance.

C'est étonnant, parce que ce texte est écrit vers les années 55-58, et à peine cent ans plus tard, le martyr que nous fêtons aujourd'hui, saint Justin, tenait un discours presque inversé. Que disait-il ? Il essayait d'expliquer le christianisme à des païens et il l'expliquait dans des petits traités qu'il appelait des Apologies, c'est-à-dire des réponses des chrétiens à toutes les accusations dont ils étaient chargés. Même cet homme, dans sa naïveté adressait certaines de ses Apologies aux empereurs régnant qui évidemment ne se sont jamais donné la peine de les lire. Toujours est-il que ce cher Justin qui se disait lui-même philosophe, semble être dans une situation carrément opposée à celle de Paul puisque lui-même allait lire les textes de Platon et de ses disciples. Il disait : voyez-vous, finalement dans l'enseignement de Socrate, dans les écrits de Platon, dans les écris d'un certain nombre de vos sages et de vos philosophes il y a des espèces de pépites de vérité, de sagesse, qui d'une certaine manière, sont déjà de la vraie sagesse. Même si elles sont découvertes uniquement par des hommes, écrites dans le cadre d'un effet et d'une intelligence humaine, en réalité, elles ont une véritable valeur prémonitoire, préparatrice à la venue de la sagesse de Dieu.

Chez saint Paul, c'est la rupture totale, et chez saint Justin, je ne dis pas que c'est la continuité totale, mais c'est quand même une sorte de préparation à la révélation de Dieu. Cela a d'ailleurs donné dans toute l'histoire de l'Eglise également un certain nombre de grands textes autour du thème qui aujourd'hui ne nous dit plus grand-chose, mais qui pour les anciens résonnait de façon extrêmement significative, on appelait cela la préparation évangélique. Cela voulait dire que chez les païens, sans l'aide de Dieu, sans avoir lu les prophètes, ils disaient des choses qui étaient en consonance avec la révélation chrétienne et qui pouvaient préparer une âme païenne à adhérer à la foi chrétienne.

Quand on voit cela on peut se dire que l'Église tient un double langage, quand elle dit qu'il n'y a pas de rapport entre la sagesse divine révélée en Jésus-Christ et la sagesse humaine, et tantôt, elle dit qu'il y a une certaine continuité. Je ne vais pas vous déballer toute la solution maintenant, mais j'attire simplement votre attention sur ceci. Justin ne disait pas que tous les philosophes étaient inspirés de choses si profondes qu'elles pouvaient rejoindre la vérité chrétienne. Il disait lui-même : les philosophes qui ont osé à certains moments défendre un certain nombre de prises de positions sur la relation de l'homme avec Dieu, généralement ce qu'ils ont dit n'était pas toujours très bien accueilli. Il prend l'exemple de Socrate qui a été condamné par le tribunal populaire d'Athènes. Justin disait : c'est vrai que la sagesse de l'homme, l'homme peut s'en emparer pour s'enfler d'orgueil et se fermer à la venue de Dieu. Mais il disait aussi, il y a de temps en temps des hommes qui pratiquent avec suffisamment de droiture et d'honnêteté la sagesse pour que cet exercice de rechercher la sagesse ouvre déjà au mystère de la révélation de Dieu.

Il ne s'agit pas de mettre les deux données, la révélation d'un côté, la sagesse de Dieu, la philosophie et la sagesse des hommes, exactement au même niveau et dire que c'est interchangeable, mais il s'agit de dire : c'est vrai, la sagesse divine crée une rupture dans l'homme. Mais la sagesse philosophique, la quête de la vérité crée aussi une certaine rupture dans l'homme. Et c'est pour cela que, même si c'est un peu bizarre, lorsque Jean-Paul II a écrit cette magnifique encyclique qui s'appelle Fides et ratio (1998), le premier personnage évoqué ce n'est pas un personnage biblique, c'est Socrate, et ce n'est pas le Dieu de la Bible, c'est le Dieu Apollon qui est à Delphes. Cela peut paraître bizarre et pourtant, c'est dans la droite ligne de Justin. Jean-Paul II était philosophe lui-même de formation, et ce qui l'intéressait et ce qu'il a voulu dire, et c'est cela qu'on peut encore demander à saint Justin aujourd'hui, ce qui l'intéressait c'était de voir que lorsque l'homme est véritablement attentif à essayer de comprendre qui il est, qui est le monde, qui est ce qui dépasse le monde et que nous appelons Dieu, à ce moment-là si la quête est vraie. Si la démarche est sincère et profonde, cela crée comme une sorte de déstabilisation de la quête personnelle, de la quête que l'on appelle philosophique au nom de la sagesse, qui ne peut pas se contenter d'un savoir artificiel et gonflé artificiellement, mais qui commence à travers ces petites failles et brisures, à dire à l'homme : au fond, tu ne trouves pas en toi-même la propre réponse à toutes les questions que tu te poses, et par conséquent, ouvre ton cœur et tes oreilles à quelque chose qui pourrait venir d'ailleurs.

 

AMEN

 

 

 
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