AU FIL DES HOMELIES

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MARTYRE POLITIQUE

2 M 7, 1-14 ; Jn 12, 24-26
SS. Martyrs de l'Ouganda - (3 juin 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


C

e martyre de vingt-deux jeunes Africains pose une question. Pourquoi, chaque fois que le christianisme arrive dans un pays, dans une culture nouvelle, il déclenche le martyre ? Même si on ne les a pas fait rôtir à la poêle comme le racontait le Livre des Macchabées avec un raffinement de détails et un luxe de description, il est vrai que partout où le christianisme est arrivé, il a déchaîné une haine diffi­cilement explicable. C'est curieux que l'arrivée d'une religion, immédiatement, suscite la persécution. C'est d'autant plus remarquable quand on compare avec l'Islam. L'islam déchaîne la persécution mais contre ceux qui ne se soumettent pas, pas contre lui. Quand l'islam arrive, il fait un peu le nettoyage par le vide et il s'implante. Nous vivons aujourd'hui dans une at­mosphère très confuse du point de vue mental, spiri­tuel et religieux de telle sorte que l'arrivée d'une nou­velle religion, le New-Age, ne provoquera aucune persécution. Il fera sa percée sans problème.

Quand le christianisme est arrivé dans l'em­pire romain, il a immédiatement suscité la persécution de la part des autorités. Quand le christianisme est arrivé sur la terre africaine, il a déchaîné la persécu­tion. On pourrait aligner la même chose avec le Japon où saint Paul Miki est ses compagnons ont été cruci­fiés à Nagasaki. On pourrait développer la même chose en Chine au seizième et dix-septième siècle, etc ... La constante ne vient pas des civilisations car entre les empereurs romains, les rois nègres et les empe­reurs chinois il n'y a pas un profil culturel très convergent. C'est le moins qu'on puisse dire. Le pro­blème vient du christianisme lui-même. Pourquoi ?

Il me semble qu'il y a une raison tout à fait simple mais très explicative de ce qu'est le christia­nisme. Quand le christianisme arrive dans une culture quelconque, ce qui choque profondément cette culture, ce qui provoque un heurt mortel, c'est le fait que les chrétiens apparaissent, tout d'un coup, comme n'étant plus exactement partie prenante de la vie de la société, du peuple ou de la culture dont ils faisaient partie. Ils n'en font plus partie comme avant. Parce qu'ils sont chrétiens, tout en étant les mêmes, ils appa­raissent brutalement comme appartenant à un autre monde. Et que donc toute leur existence n'est plus cadrée par le monde comme auparavant A partir de moment où ils sont baptisés, leur être apparaît claire­ment comme appartenant à quelqu'un d'autre. Et l'on comprend pourquoi la plupart des cultures, quand elles voient cela, ont un mouvement de recul en disant qu'ils ne font plus partie du lot, ils sont, je ne dirais pas extra-terrestres, mais il y a quelque chose de cela. Ils n'appartiennent plus à ce monde, à la société poli­tique, à la vie de la société comme la plupart des membres non chrétiens. C'est exactement la raison pour laquelle on a persécuté les chrétiens dans l'em­pire romain. On disait d'eux qu'ils étaient "hors la loi" et du point de vue païen, il faut comprendre cela de la façon la plus rigoureuse possible. Ils ne rentraient plus dans le moule et donc il fallait ou se "soumettre ou se démettre" c'est-à-dire les faire revenir ou les éliminer de la société comme des éléments nocifs.

C'est à peu prés la même chose avec Charles Lwanga et ses compagnons. Du jour où ils ont été baptisés, le roi dont ils étaient les pages, les servi­teurs, a senti, a compris que le sens même de sa royauté vis-à-vis d'eux changeait, qu'il n'avait plus la même emprise que le vieux système des royautés sacrales avec un pouvoir du roi sur les personnes. Tout cela volait en fumée. Alors, ou bien on accepte l'état de fait ce qui relativise considérablement tous les pouvoirs politiques, et c'est sans doute la raison pour laquelle dans nos sociétés occidentales nous sommes arrivés depuis vingt siècles à une conception extrêmement relative du pouvoir et de l'autorité poli­tique, car on s'est aperçu et l'on a pris acte du fait que l'homme peut avoir deux appartenances : l'une à ce monde et l'autre à un autre monde. C'est pour cela que l'on résout les problèmes par des concordats ou des séparations de l'Église et de l'Etat pour sauvegarder la bi-appartenance, la bi-citoyenneté des chrétiens à l'intérieur d'un État.

En réalité, le martyre est toujours un pro­blème politique. C'est le problème de la citoyenneté de l'homme. L'homme est citoyen de ce monde, on le reste même quand on est baptisé, on peut voter, choi­sir son candidat ou être candidat, mais il y a une nou­velle appartenance, un nouvel être politique du chré­tien : "nous sommes citoyens des cieux" comme le dit l'épître de Pierre. Nous sommes concitoyens de la foule immense de tous ceux qui sont auprès de Dieu. Par conséquent je crois qu'il ne faut pas trop vite condamner les sociétés qui ont empêché de vivre les chrétiens. Je préfère vivre dans un état où ils sont reconnus pour ce qu'ils sont, mais il ne faudrait pas oublier que ces sociétés comprenaient d'une certaine manière ce que le christianisme avait de vif et de dan­gereux.

Quand elles étaient confrontées à la société chrétienne, ces sociétés voyaient dans ce nouveau type de coexistence et de communion entre eux, la communion des saint, la communion des chrétiens, elles voyaient quelque chose de réel. Tandis qu'au­jourd'hui nos sociétés s'en sont beaucoup accommo­dées. On considère que la religion est une sorte de vague appartenance spirituelle pour satisfaire de non moins vagues sentiments religieux et tout cela coexiste dans une indistinction ou une indifférence désolante.

Demandons à tous les martyrs qui, d'une ma­nière ou d'une autre, ont donné leur vie pour le Christ, pour manifester leur appartenance au Royaume des cieux, demandons-leur qu'ils nous redonnent un véri­table sens de notre double appartenance : ne rien re­nier de ce que nous sommes comme fils de la terre, comme membre de la création, comme membres de nos sociétés et au contraire de marquer là notre véri­table appartenance notre véritable souci dans la cha­rité d'aider nos frères, de vivre à leur service, mais aussi que rien ne manque de notre véritable apparte­nance plus essentielle et plus fondamentale qui est celle de notre appartenance au Royaume des cieux que nous avons reçue par le baptême.

 

 

AMEN

 

 
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