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SEIGNEUR, JE M'ENNUIE AVEC TOI

Hb 13, 7-8+20-21 ; Jn 10, 11-16
St Maximin - (8 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

M

arie Noël commençait un jour ainsi sa prière :"Seigneur, je m'ennuie avec Toi !" Elle reconnaissait qu'en son cœur ce si­lence, cette absence de Dieu, ces devoirs auxquels in­combait plus ou moins sa foi, faisaient qu'elle s'en­nuyait. Admirable confession du cœur de l'homme qui loin d'être blasphématoire est si humaine, si exacte. Qui d'entre nous n'a pas un moment ou l'autre dans sa vie spirituelle ou dans sa vie chrétienne éprouvé le sentiment de s'ennuyer avec Dieu ? Ce n'est pas contre Lui que l'on dit cela mais contre nous-mêmes. Ce n'est pas attaquer Dieu que de reconnaître que, finalement, il nous arrive de fonctionner par fidélité, d'aller à la messe, de poser des actes de charité néces­saires à la vie chrétienne par fidélité mais que, fina­lement il nous manque l'opposé de l'ennui, il nous manque cette exultation profonde qui ferait de notre démarche une démarche jaillissant d'une plénitude reçue.

La prise de conscience de Marie Noël devant l'ennui qu'elle dénonce est la constatation qu'en elle quelque chose est vide et pas encore rempli. Et lors­que nous fêtons la sainteté, et tout particulièrement celle qui nous est proche, celle des saints évêques et pasteurs de cette région, nous célébrons une plénitude qui, jaillissant des hommes, a rassemblé un troupeau. Fêter la sainteté c'est fêter quelqu'un non pas qui a réussi cet équilibre difficile entre la vie intérieure et la vie extérieure en posant des actes d'abandon, de mé­rites et de volonté -nous ne sommes pas en train d'admirer comme au pied des statues ceux qui nous précèdent de leur hauteur, mais dont l'humanité a été remplie par la divinité. Nous fêtons des hommes dont le cœur devait réciter un Magnificat permanent d'exultation, car ce n'était plus eux-mêmes. qui conduisaient mais le Christ qui conduisait, à travers eux, le peuple qu'Il voulait rassembler ici-bas.

Et si j'ai parlé d'ennui c'est pour que nous prenions conscience que le chemin qui nous reste à parcourir n'est pas un "chemin de perfection", d'un travail minutieux, de ce qu'il faut faire ou ne pas faire, mais qu'il nous faut être un réceptacle pour être rem­pli de la divinité d'où découlera une sagesse intérieure qui dictera notre action. Mais nous commençons tou­jours par le résultat alors qu'il nous faudrait commen­cer par le début. Nous commençons toujours par vouloir acquérir une meilleure situation spirituelle, en posant des actes qui ne sont que le fruit de la grâce de Dieu et que seul Dieu peut donner. Fêter la sainteté, c'est fêter la source, c'est fêter celui qui donne, c'est proclamer que Christ est le seul bon pasteur parce que le Père l'aime et qu'Il nous aime. Et quiconque veut être "du Christ" doit être rempli de la vie divine don­née au Fils pour être répandue à tous les hommes. Et quiconque veut vivre du Christ et être membre d'un troupeau rassemblé par Jésus doit prendre conscience qu'il est vide, non pas qu'il est imparfait. La demande de pardon que nous faisons au début de nos célébra­tions est certes une reconnaissance morale de nos fautes, dont nous avons parfois un cruel sentiment. Mais c'est aussi prendre conscience que nous voulons retrouver l'exultation profonde qui devait être celle de Marie lorsque la nuée du Très-Haut la couvrit de son ombre, qu'il nous faut retrouver la joie profonde d'être avec Lui et pour cela confesser que nous nous en­nuyons sans cacher cet ennui derrière une façade de pratique quotidienne mais finalement pesante.

Et si elle n'est pas pesante pour nous, elle pèse sur la qualité de notre témoignage de chrétien face au monde, à ceux qui ne croient pas. Notre ennui, s'il n'est pas visible pour nous, si nous ne voulons pas le reconnaître parce que cela nous gênerait de dire à Dieu que nous nous ennuyons avec Lui, notre ennui alourdit le témoignage que nous avons à porter. Com­bien de gens ont envie de croire en un Dieu qui fait exulter le cœur de l'homme et qui le remplit ? Et combien peu ont au contraire envie de reconnaître un ensemble de préceptes dont ils ne voient aucun intérêt de se soumettre ? De l'ennui à un cœur rempli, je crois que c'est là tout le dynamisme de la vie chrétienne qui consiste à retrouver le chant premier de cette ren­contre entre Jésus et nous, de cette rencontre qui nous fait crier tout simplement : "Mais donne-moi à boire de cette eau !" de cette eau dont Il parlait à la Sama­ritaine, ou qui nous fait réclamer le pain de vie dont il parlait à ses apôtres à Capharnaüm, ou de retrouver ce premier chemin, ce premier amour qui a éveillé notre cœur et que nous avons peut-être enfoui sous des ha­bitudes de gens bienveillants à l'égard de Dieu mais non plus amoureux de Lui.

A la suite des saint pasteurs qui ne nous écra­sent pas de leur sainteté mais qui nous invitent à cette plénitude intérieure redevenons des gens qui savent exulter à cause de Dieu.

 

AMEN