AU FIL DES HOMELIES

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FASCINÉ PAR DIEU

Os 2, 16-22 ; Lc 14, 25-33
St Romuald - (19 juin 1986)
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.

 

L

'Italie vient de perdre au foot, mais elle a tel­lement souvent gagné à la sainteté. Aujour­d'hui nous célébrons saint Romuald, un de ces beaux visages de l'Italie chrétienne, cette Italie qui, dans le jardin des délices du Seigneur, ce jardin de la sainteté chrétienne a su produire à chaque siècle des hommes ayant au cœur le sens d'une douce harmonie des choses de Dieu C'est ce qui est frappant. En opposition à l'ascétisme violent, exacerbé des hommes de l'Egypte ou de l'Athos, un Benoît de Nur­sie qui cultive le sens de la sagesse, d'une spiritualité équilibrée, un François d'Assise, en plein treizième siècle, recréant, retissant cette robe de l'Adam premier, roi du paradis terrestre, d'un paradis certes reconquis dans la vie de François, au prix des stigmates et de tout le poids de la croix. Mais quelle harmonie reconquise ! quelle fraternité retrouvée ! Et l'on pourrait prendre des saints plus proches, ces saints de la contre-réforme, des Philippe de Néri, sachant nous faire découvrir un Dieu qui rit, un Dieu qui danse, un Dieu qui a de l'humour. O mes frères, si l'Église aujourd'hui retrouve sa spiritualité, j'espère qu'elle produira encore et des Benoît, et des François et des Philippe.

Mais aussi des Romuald. Un Romuald moins connu, un Romuald dont le biographe Damien nous dit qu'il eut une jeunesse dissipée, comme la nôtre. Notre époque est une époque où les jeunes qui rem­plissent les communautés, et qui sait peut-être les communautés de moines, en tout cas les commu­nautés charismatiques, les communautés de prière, sont tous des enfants perdus de mai soixante-huit, qui se sont souvent raclé la peau à tellement d'aventures et qui ont été saisis, séduits, comme nous le disait tout à l'heure le texte d'Osée, séduits par l'appel du Seigneur, qui ont fait cette découverte. Rien n'est nouveau sous le soleil et bien avant nous, bien des siècles avant nous, Augustin, Romuald, l'Abbé de Rancé, et des tas d'autres ont connu finalement cette passion d'exister. Et bénis soient ceux qui se trom­pent, mais qui se trompent par excès d'un amour de vivre et d'une volonté de puiser et de chercher le sens des choses. Et malheur à ces gens qui croient tout savoir par éducation ou par milieu, et qui ne cherchent rien parce qu'ils auraient tout trouvé. Maudits soient ceux qui s'enlisent dans une certitude spirituelle et qui s'empiffrent de Dieu, et qui ne gardent pas au cœur la faim et le désir, non point d'eux-mêmes mais de Lui. C'est toute 1'ambiguïté de la vie spirituelle et de la vie monastique en particulier que de confondre le désir de Dieu et le désir de soi..

Et s'il est chemin de lumière, chemin de li­berté et chemin d'excellence, c'est bien cet appel à l'absolu, à la sainteté, à la perfection que le Christ nous adresse dans cet évangile, nous demandant de préférer, (de "haïr" mais au sens de la préférence), plus que tout Lui-même, son visage, son cœur, son amour. Mais c'est vrai que c'est difficile. Et heureu­sement que la seconde partie de ce texte évangélique nous restitue les choses dans cette juste proportion que ces saints ont souvent déployée dans leur exis­tence. A savoir c'est que si on est attiré, fasciné, ap­pelé par Dieu, si vraiment le désir de Dieu nous tra­vaille à l'âme et au corps, il faut savoir aussi évaluer la dépense, car c'est bâtir une tour bien haute qui doit escalader le ciel, mais pour y tendre, il faut qu'elle sache aussi bien se planter dans les dures réalités de la terre. Et c'est là souvent que la chose est difficile et réclame bon sens, sagesse, humilité, de bien savoir dans ces jeux de miroir qu'est notre psychologie hu­maine si courbée sur elle-même, si foisonnante d'illu­sions, de désirs qu'elle baptise trop souvent en images de sainteté et en représentations d'absolu, il est bien difficile et il est souhaitable d'avoir de bons guides qui nous aident à évaluer nos forces, à appeler un chat un chat, à dire oui, oui et non, non. Et notre époque aujourd'hui, notre époque de renouveau spirituel, no­tre époque de mysticisme, il paraît que nous rentrons dans une nouvelle ère où va triompher la religion, et bien il faudrait savoir quelle religion, il faudrait savoir quelle mystique. J'ai bien peur que si nous, chrétiens, n'y prenons garde, nous risquons de voir revenir tou­tes les formes les plus régressives des illusions reli­gieuses contre lesquelles le christianisme primitif faisait figure d'athéisme. Et devant cette espèce de marché à l'encan de toutes les mystiques et de tous les désirs religieux, j'aurais tendance à rejoindre le bon sens "athée" de nos premiers frères chrétiens qui es­sayaient d'édifier la vie spirituelle sur les choses sim­ples, vraies, solides, sur un Dieu perçu, reconnu, ex­périmenté dans le réel, le réel des événements, le réel des choses, le réel des êtres, le réel de la parole, de l'objectivité des signes qu'Il a confiés à son Église dans cette grâce qui est le sacrement et où Dieu nous évite toutes les illusions et tous les chemins qui se perdent.

Et il faut vivre comme nous en avons la chance à Sylvanès dans ces lieux, ces architectures monastiques pour éprouver combien ces hommes ont été justement les hommes des fondements, les hom­mes des fondations, ceux qui ont toujours essayé d'éviter les illusions souvent rencontrées dans les âges baroques. Cette architecture refuse toutes les illusions, toutes les représentations imaginatives. Et pourtant, et pourtant, elles ne se dessèchent point parce qu'elles ne procèdent pas d'arbitraire, d'une idéologie. Au contraire, elles restituent, elles restituent Dieu, elles restituent la création de Dieu, dans une pureté de source, dans une sorte de transparence virginale et par là expression de cette nuptialité intérieure qu'est l'es­sence même de la vie chrétienne, de la vie monasti­que.

Il nous faut recouvrer cette liberté intérieure qui n'est d'ailleurs que le sens de l'essentiel, que le goût de l'essentiel, que la justesse de l'essentiel, cher­ché, aimé, reconnu en toutes choses. Et c'est peut-être le témoignage que nous laissent ces arts monastiques, ces architectures monastiques, ces textes monastiques et ces musiques monastiques. On dit de saint Ro­muald qu'il était souvent "visité" par le Saint-Esprit et qu'il ne cessait pas de lancer vers le Seigneur comme des cris d'amour. Son biographe dit que souvent il les achevait dans des vocalises énamourées, si belles, si spontanées qu'aucun vocable humain ne saurait les imiter. Et je suis sûr que la source de ces vocalises c'était ce chant d'amour qu'est la prière et la louange de l'Église, celle en laquelle il avait appris cette li­berté amoureuse et cette joyeuse expression. Et pour achever, pourquoi pas terminer cette parole par ces vocalises d'amour que la tradition aimante de l'Église nous a gardées dans le chant grégorien ?

 

AMEN

 

 

 
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