AU FIL DES HOMELIES

Photos

DANS LES SOLITUDES DU DÉSERT

Os 2, 16-22 ; Lc 14, 25-33
St Romuald - (19 juin 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, les textes que nous avons lu contiennent un mystère, comme d'ailleurs la vie de saint Romuald, la vie érémitique. Quel est le sens évangélique de la vie de ces hommes qui vont au désert, pour ne plus voir personne, pour ne plus parler avec personne, pour se retrancher dans la solitude absolue. Qu'est-ce que cela a à voir avec la charité fraternelle, l'amour des autres, l'aide à apporter aux autres, dont ne cesse de nous parler l'évangile ? Le texte de l'évangile que nous avons lu contient ce même paradoxe, puisque Jésus nous dit : "Si quel­qu'un vient à moi, sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs". Faut-il donc haïr les autres pour pouvoir suivre Jésus ?

Je vais revenir sur le texte du prophète Osée. Il a été choisi pour parler de saint Romuald à cause du premier verset : "Ma fiancée je vais la séduire et la conduire au désert". C'est ce mystère du désert dans lequel s'enfoncent les ermites, dans lequel s'est en­foncé Romuald, loin de toute vie humaine. C'est ce mystère qui est au centre de tout ce dont nous parle la liturgie en ce jour. Mais si nous lisons plus attentive­ment le prophète Osée, nous allons voir que ce désert dont il est question ici c'est une allusion à la sortie d'Egypte et à l'Exode du peuple d'Israël à travers le désert. En effet, le prophète Osée expérimente dans sa vie, dans sa chair, ce que Dieu a connu, à savoir que son peuple ne cesse de s'écarter de Lui, ne cesse de le tromper en quelque sorte, et Dieu inlassablement, veut le ramener à Lui. C'est ce qui s'est passé en Egypte. Les hébreux s'étaient laissé contaminer par la religion païenne, et c'est pourquoi Dieu les arrache à l'Egypte pour les séduire. Il les conduit au désert, et c'est ce qu'Il va faire encore, inlassablement avec son peuple, et donc non seulement le peuple d'Israël, mais aussi le nouvel Israël que nous sommes, Dieu inlassa­blement nous ramène à ce désert de l'Exode, à cette origine du peuple d'Israël. Il est clair dans le texte que c'est de cela qu'il s'agit : "Là, dit l'oracle du prophète Osée, là ma fiancée répondra comme aux jours de sa jeunesse (ma fiancée, c'est Israël, c'est le peuple de Dieu et les jours de sa jeunesse c'est précisément quand elle est née en sortant d'Egypte), là elle me répondra comme aux jours de sa jeunesse, comme aux jours où elle montait du pays d'Egypte".

Le désert dans lequel Dieu a entraîné Israël à sa sortie d'Egypte, ce n'est pas d'abord la volonté de s'éloigner des autres êtres humains, ce n'est pas d'abord une sorte de rejet de toutes les relations hu­maines. Le désert c'est un lieu où l'on expérimente que Dieu est seul. Etre au désert, c'est rencontrer Dieu seul à seul. "Je vais la séduire", dit Dieu, la conduire au désert, et là je parlerai à son cœur". Dieu veut parler à notre cœur, et pour cela, il a besoin de cette intimité que propose le désert, où nous sommes seuls, nus en face de Dieu. C'est pourquoi Dieu nous conduit au désert, pour en quelque sorte, nous contraindre à le regarder, pour que nous n'ayons pas d'échappatoire pour nous distraire de cette présence de Dieu, pour que la présence de Dieu s'impose à nous. Là Dieu va pouvoir parler à notre cœur, aller jusqu'au plus profond de nous-mêmes, pour nous fiancer à Lui pour toujours : "Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et la miséricorde, je te fiance­rai à moi dans la fidélité et tu connaîtras le Sei­gneur". Autrement dit, le désert, ce n'est pas tellement d'éloigner des hommes, de nos frères, que découvrir que Dieu seul remplit tout, que Dieu seul, d'une cer­taine manière, suffit. Et Dieu, parce qu'Il suffit, ne fait pas nombre avec les autres personnes que nous pou­vons aimer, il faut que nous reconnaissions qu'il est le seul aimé, et qu'à partir de cet unique amour de Dieu peuvent naître, renaître en vérité, tous les autres amours. En vérité, quand dans l'évangile, il nous est dit : "Celui qui veut venir à moi sans haïr son père sa mère", il s'agit d'un hébraïsme. La langue hébraïque n'a pas de comparatif, elle ne peut pas dire : si quel­qu'un veut venir à moi sans m'aimer davantage que son père, n'ayant pas le moyen de dire "plus que", ce comparatif qui nous est habituel, l'hébreu emploie une formule un peu brutale, un peu carrée. Pour dire : je préfère Dieu à mon père, on dit : j'aime Dieu et je hais mon père, ce qui est une manière évidemment un peu primitive de s'exprimer, encore faut-il se comprendre.

Ce qui nous est dit dans l'évangile, c'est donc que l'amour de Dieu n'est pas un amour qui se trouve au milieu des autres, comme si on donnait trente pour cent à Dieu, vingt pour cent à son père, dix pour cent à son frère et à sa sœur, et que l'on répartissait ainsi son cœur en petites portions juxtaposées les unes aux autres. Pour découvrir ce qu'est l'amour, il faut aimer à cent pour cent. Et ce que Dieu nous demande, c'est de l'aimer totalement, absolument, Lui seul. A partir du moment où nous donnons la totalité de notre cœur à Dieu, en l'aimant Lui seul, alors nous découvrirons ce miracle de l'amour, en aimant Dieu seul, nous pou­vons aussi aimer tous les autres comme si chacun était seul. Car le miracle de l'amour, c'est qu'on ne donne pas une parti à l'un et une partie à l'autre, on donne tout à chacun des êtres aimés, et d'ailleurs dans la mesure où nous donnons tout notre cœur, la totalité de notre amour à Dieu, nous devenons capables de don­ner aussi la totalité de notre amour à notre père, à notre mère, à notre frère, à notre sœur, à tous les hommes qui nous entourent. L'amour ce n'est pas quelque chose de quantitatif qui se partage, comme une tarte où l'on donnerait à chacun un morceau. L'amour c'est un engagement absolu, total, foncier. Et c'est seulement quand on a expérimenté cette totalité du don de son cœur, que l'on peut devenir véritable­ment capable d'aimer, non seulement Dieu, mais aussi, son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, mais aussi tous ceux que nous connaissons à peine, ceux que nous ne connaissons pas d'une manière qui puisse véritablement être un don de notre cœur qui leur est fait.

Ce que saint Romuald est allé chercher au dé­sert, c'est la présence de Dieu, éblouissante, absolue, pour apprendre cet amour sans limites, et pour deve­nir capable d'aimer aussi les autres. Car saint Ro­muald au désert n'a pas fui les autres, ils sont venus à lui, ils sont venus le chercher, ils sont venus boire à cette source que lui-même avait découverte dans la solitude avec Dieu.

Frères et sœurs, n'aimons pas Dieu à moitié, laissons-nous véritablement prendre par Lui, que son amour naisse au fond de notre cœur pour le remplir totalement, et pour ainsi nous rendre capables, nous aussi, d'aimer tous nos frères avec le même absolu que Dieu nous demande et que Dieu nous donne.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public